AMINATA TOURE : DAME DE FER POUR MAISON DE VERRE

De la rigueur dans la gestion transparente. Voilà qui pourrait être le leitmotiv de l’Ancien ministre de la Justice, ancien Premier ministre, activiste de la cause féminine. Ses combats peuvent déranger, mais Mimi Touré n’a pas dévié de ces idéaux auxquels la traque des biens mal acquis est venue apporter une nouvelle vigueur. De là à déranger ses frères, du même bord, mais surtout d’en face, il n’y a qu’un pas.

Par Fara SAMBE

Aminata Touré est-elle rebelle ? Ou trop prétentieuse comme certains l’ont dit, suite à ses exigences de leadership aux dernières législatives ? Colle-t-elle simplement à ce caractère de « Justicière » dont l’avait affublée Jeune Afrique lors de sa nomination au poste de Premier ministre en septembre 2013 en remplacement du technocrate Abdoul Mbaye ? Ou encore, est-elle réellement en train de dérouler d’autres ambitions ? En tout cas, Mimi dérange. D’abord au plan de la sociologie sénégalaise, en tant que femme, affublée « Dame de Fer », dans un pays où rares sont celles qui osent (Aïssata Tall Sall, Aïda Mbodji, Fatou Sow Sarr sont à la peine). Ensuite dans la sphère politique, en tant que potentielle candidate à des postes fort convoités par ses frères et non moins rivaux. Enfin, simplement par son parcours qui confère à certaines ambitions une légitimité que d’aucuns lui réfutent.

Pour commencer par l’actualité, il y a sa sortie récente sur le recouvrement de plus de 200 milliards dans le cadre de la traque des biens mal acquis. Sans doute parce qu’elle en est l’actrice principale, voire l’héroïne, cela lui a valu un retour devant la scène qui n’a pas plu à ses thuriféraires, encore moins à ceux qui se sont sentis morveux. Car du côté du gouvernement, y compris le Président Macky Sall, on a abondé dans le même sens, même si avec des chiffres variables (un peu moins chez Seydou Guèye ; davantage pour Mame Mbaye Niang).

LE MASQUE DE « LA JUSTICIERE »

En tout cas, elle a regagné en aura, ce qu’elle avait perdu lors des précédentes expériences électorales. Mimi apparaissait d’abord sous le masque de « La Justicière » dont l’avait affublé Jeune Afrique le 31 juillet 2012, juste après sa nomination comme Garde des Sceaux. Elle fit davantage sensation quand elle est nommée Premier ministre en 2013.  Le Pr Dan Moshenberg, de l’Université de George Washington, s’exclamait dans les colonnes du Guardian African Network : « C’est un moment d’une remarquable importance pour le Sénégal et au-delà. Quelque chose est en train de survenir. Une féministe, une activiste défenseure des droits de la femme, des droits de la reproduction, droits humains, avec un passé prestigieux, est nommée Premier ministre. »

De fait, elle était la deuxième femme à ce poste après l’épisode Mame Madior Boye qui avait dopé la gouvernance « égalitaire » de Wade. Avant de montrer les limites aux ambitions féminines en Afrique d’une manière générale. L’envoyée spéciale du président revient sur scène à chaque fois juste pour une autre de ses casquettes : la communication.

UNE COMMUNICATION POINTILLEUSE

Cette fois-ci, en suscitant une vive polémique, outre qu’elle fait sortir des loups du bois, Mimi Touré démontre cette rare capacité de communicante pointilleuse, qui est d’une logique implacable. Car tout est dans la continuité de sa déclaration de patrimoine en 2012. La portée de cet acte tenait autant au montant de sa richesse (deux immeubles au Sénégal et un autre aux États-Unis, le tout estimé à 777 millions de FCFA), qu’à son opportunité, puisqu’elle n’y était pas obligée. Parce qu’elle le fait le 14 mai 2012, juste après le Président Sall et le PM d’alors, Abdoul Mbaye. Ce qui démontrait déjà qu’elle gagnait beaucoup plus là d’où elle venait, qu’en tant que ministre au Sénégal.

S’y ajoute cette phrase sensée être justificative: Le président de la République a invité tous ses ministres à faire une déclaration de leur patrimoine. L’obligation n’est faite qu’au président de la République, mais il a invité tous ses ministres à suivre ce bon exemple. Ce que j’ai fait et mes collègues vont en faire de même » Ajoutant : « les Sénégalais sauront ce qu’on a et ce qu’on n’a pas ». C’est le second membre de la phrase qui est important, puisque la déclaration de patrimoine qui part d’une directive de l’Uemoa n’est complète qu’à l’heure du départ du poste. Alors que des rumeurs folles circulent présentement sur des fortunes supposées, pendant que nombre d’assujettis hésitent ( !?) encore à faire la leur.

Mimi Touré apparaît ainsi maitresse de la communication (celle du Palais veut se renforcer). Ailleurs, elle se singularise par une non-présence sur les réseaux sociaux (un dangereux fourre-tout) où elle n’apparaît qu’à travers les posts de ses amis. Comme Serigne Lahbib Ndiaye qui avait quitté les Usa pour soutenir son programme. Celui-là même qui a posté sa photo aux côtés de George Weah au lendemain de l’élection à la présidence libérenne. Histoire de nous rappeler qu’après le Kenya, Mimi a été Chef de la mission du Centre Carter pour les élections dans ce pays voisin. Cette aura à l’internationale ne légitime-t-elle pas d’autres ambitions que celles ministérielles? C’est ainsi qu’elle s’était portée candidate pour répondre à Abdoulaye Wade réclamant un débat sur la dette. Une manière de se hisser encore une fois au-dessus de la mêlée. Et qui ferme définitivement l’autre polémique post-Magal de Touba sur la capacité d’endettement. Mimi était venue à la rescousse, e connaisseur de la finance internationale.

UN AGENDA PERSO?

La stature de femme d’Etat peut alors faire penser à des ambitions de présidentiable. Pourquoi pas? Mais menace-t-elle d’une éventuelle candidature à la présidentielle de 2019. Que nenni! Puiqu’à chaque fois qu’on a tenté de la metre à mal avec le Président, elle en est sortie indemne. Ainsi de la Primature quand la presse a quasiment rejoué le drame de la dyarchie au sommet, conduisant en partie à son limogeage en 2014. Elle aurait alors été poussée vers la démission de l’Apr. Au lieu de cela, elle va conforter sa stature de responsible politique nationale, en allant vers Kaolack où elle a fait ses etudes secondaires, avant le Lycée van Vollenhoven.

Bis repetita, lors des legislatives de juillet 2017, quand la rumeur fait état de sa frustration de n’avoir pas été investie tête de liste à Dakar, des pretentions qu’elle aurait présentées comme un ultimatum. Des proches l’auraient encore poussé vers la demission,lit-on sans preuves. Quoiqu’il en soit, elle n’en a rien fait. Mieux, pas une fois, il n’y a eu d’échanges déplacés entre Mimi et Macky. A cette occasion, Presafrik indiquait d’ailleurs (au 31 mai 2017) qu’une source avait été catégorique: «Aminata Touré ne va pas démissionner de l’APR parce que c’est contraire à ses principes et valeurs. Elle n’est pas dans cette dynamique».

Rebelote, lors de cette dernière sortie sur les biens mal acquis où elle est confortée par le président Macky Sall, les déclarations de Mame Mbaye Niang et le communiqué du porte-parole Seydou Guèye, détaillant les justificatifs des LFR pour 151 milliards effectivement versés au Trésor public, « en attendant l’évaluation d’autre biens saisis ».

Aminata Touré réagissait le lendemain sur Diné Ak Diamono (à la télé Walfadjri, qui avait accepté d’arbitrer un éventuel face à face avec Wade), pour dire sibylline : « Le communiqué du gouvernement met un point final à cette fausse polémique entretenue par des individus qui doivent répondre de leurs actes de pillage de nos deniers publics ». Les deux événements étant concomitants, il est difficile de croire à une simple coïncidence.

Bien évidemment, un gouvernement ne communique pas sur des tractations secrètes et des enquêtes non encore abouties, mais sur des résultats. Ce qui est important étant le recouvrement des deniers publics. Car Birahime Seck lui-même démontrait que les 24 milliards de DP World (recouvrement de 10 % des actions dans la société de droit Sénégalais) étaient bien rentrés au Trésor public. Rien que du positif puisque confimée en partie par le gouvernement, la « révélation » de Mimi aura eu des vertus pédagogiques, selon nombre d’observateurs neutres. D’autant que le communiqué du 28 décembre parle « d’une action continue de l’État et du Gouvernement qui ne connaît ni pause, ni temps d’arrêt, avec des gains pour la Nation, qui évoluent au rythme des recouvrements réalisés par l’État ».

NUMERO 2 DE L’APR?

Alors quid de l’ambition qui lui est prêtée pour le post de N° 2 de l’Apr ? Sans doute averti par les experiences malheureuses du passé au PDS (Idy, Ousmane Ngom) et au Parti Socialiste (aujourd’hui Khalifa Sall), le parti presidential n’en a pas jusqu’ici. Aminata Touré peut-elle en revendiquer la légitimité? Sans doute “non”, si on part de la perte de Dakar qui lui a été imputée. Mais c’est en même temps “oui”, vu le cursus qui fait de cette fille d’un médecin et d’une sage-femme, venue du lointain Tambacounda, un leader exceptionnel. De ses études supérieures à Dijon, Aix-en-Provence et Paris en France, l’ancienne footballeuse des Gazelles de Dakar, jadis active dans les milieux universitaires français de gauche, est une activiste reconnue pour son combat en faveur du leadership féminin. Issue de la ligue communiste des travailleurs (LCT), laquelle a donné naissance au Mouvement pour le socialisme et l’unité (MSU), Mimi est la première sénégalaise directrice de campagne (pour Landing Savané en 1993), avant de rejoindre And Jëf Pads, le parti d’origine du Président Sall. Mais son militantisme pour les femmes est surtout reconnu lors de son passage comme directrice des Programmes de l’Association sénégalaise pour le bien-être familial (Asbef), ensuite au Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap), dont elle devient, en 2003, la directrice du département droit humain, basée à New York. C’est ce poste qu’elle quitte au « New Jersey en 2010 pour devenir directrice du cabinet de Macky Sall, président de l’Alliance pour la République, et participe l’année suivante à l’écriture du programme de celui-ci pour la campagne électorale présidentielle de 2012 », lit-on dans sa bio sur wikipédia. Fort d’une maîtrise en économie, et d’un DESS en management financier international, on l’a entendu dire que « les femmes sont en politique pour se faire entendre et respecter ».

UNE AURA INTERNATIONALE

Qu’elle ait voulu sortir de l’anonymat, qu’elle ait son agenda personnel, ou qu’elle ait voulu sortir ses alliés de la torpeur, importe moins que la place centrale que peut occupe une dame de fer de sa trempe dans l’échiquier politique où elles sont souvent relégués aux applaudimètres. On peut au moins lui reconnaître son travail acharné pour faire la lumière sur les années Wade. Ainsi que ses « victoires » devant l’adversité, notamment le jugement du fils de l’ancien président, et plusieurs dossiers transmis au parquet pour des montants suspectés détournés, et qui avoisinaient « quelque 400 millions de F CFA » -son chiffre à l’époque, quand elle disait : « Il faut briser le cercle vicieux corruption/pauvreté/sous-développement dans lequel les pays africains sont enfermés ». Sans oublier la portée au moins pédagogique du procès d’Hissen Habré, l’ancien président Tchadiens jugé par les Cours africaines extraordinaires siégeant à Dakar sur mandat de l’Union africaine. Car pour Aminata Touré qui avait participé à l’élaboration du programme électoral de Macky Sall, où figurait en bonne place  la lutte contre les biens mal acquis : «Lorsqu’on administre la justice, on le fait avec froideur. Parfois aussi avec déchirement ». Pour cette mère de trois enfants, ce n’est donc que la continuité dans l’action engagée.

 

 

 

Bio express

1962 Naissance à Dakar

1982 Études en France

1988 Cadre à la Sotrac, la compagnie sénégalaise des transports publics

2003 Directrice au Fonds des Nations unies pour la population (Fnuap)

2010 Dirige le cabinet de Macky Sall

2011 Intègre l’équipe de campagne du candidat

2012 Ministre de la Justice.

2013 (septembre) Premier ministre

(Source : Jeune Afrique)

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