Gazette Hebdo 369

Séries télévisées

DEVIANCE ET DISCORDE CULTURELLE

Les séries télévisées font l’objet de débats dans le pays. L’inclusion de scènes violentes ou érotiques heurte la sensibilité de certains, qui s’indignent du non-respect des valeurs africaines. Les critiques à l’égard des réalisateurs et des chaînes de télévision, qui les produisent et diffusent, prennent de l’ampleur, entraînant une certaine discorde culturelle. Par Anta Dame MBENGUE

Idole, Pod et Marichou, Mbettel, Wiri -wiri, You-Taxi etc., les séries font fureur. Cette nouvelle ère de la télévision fait certes le « buzz » et donne aux chaînes qui les diffusent un coup de jeune, ainsi qu’un public de plus en plus large. Mais avec la multiplication des scènes érotiques, certaines de ces télés risquent de perdre leur crédibilité.

«Je suis une vraie lover de nos séries sénégalaises ; je les regarde toutes, sans exception. D’ailleurs, à chaque fois que je rate un épisode, je me rattrape sur YouTube, rien que pour ne pas perdre le fil. Mais, pour dire vrai, même si je suis consciente que ce ne sont que des jeux de rôles, ça offense», confesse Mame Bineta, une jeune étudiante à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Comme elle le dit, ‘’kou guiss nene né nene mo ngui ni’’ (Wolof pour : il faut appeler un chat un chat). Cette étudiante appelle les réalisateurs à revenir à la réalité.

Il est 10 h passées de 30 minutes, la circulation est dense au niveau du carrefour dit ‘’Bountou Pikine’’, les va et vient des piétons ressemblent à un défilé incessant. A cette heure du matin, la rue grouille de monde et de véhicules qui ajoutent du rythme aux coups de klaxon intempestifs des « cars rapides », bus et autres véhicules de transport dit « Ndiaga Ndiaye ». A l’horizon, les rayons de soleil, bien timides en cette période de fraicheur, apparaissent à peine.

Trouvée devant la porte du salon qu’elle gère depuis cinq ans, la jeune et charmante coiffeuse, Khadija Sèye, est, une grande spectatrice de séries télévisées et de Télés Novelas, comme la plupart des femmes d’ailleurs. Toutefois, même si Khadija n’encourage pas la multiplication des scènes érotiques dans les séries TV, elle estime que les Sénégalais manquent de compréhension ; qu’ils doivent avoir un esprit de dépassement et modérer les critiques qu’ils font à l’égard de ces productions TV. «Pour ma part, je pense que si ces gens n’encouragent pas ces jeunes acteurs, ils ne devraient pas les critiquer. On doit être un peu plus ouvert d’esprit, arrêter de voir le mal partout et d’être trop critique. C’est la raison pour laquelle les Européens sont en avance sur nous», souligne-t-elle.

Entièrement en phase avec les arguments de sa patronne, Bineta est d’avis que les critiques faites à l’égard des séries sénégalaises, sont inappropriées. «Je ne trouve pas que les scènes dont ils parlent soient si extravagantes que ça. On voit pire dans les films et sur internet ; pourquoi ne pas commencer à parler de ça ?» demande-t-elle.

D’après cette jeune fille, les séries ne peuvent pas influencer les jeunes plus qu’ils ne le sont déjà avec les réseaux sociaux. Raison pour laquelle elle affirme ne pas comprendre cet acharnement contre les séries TV, alors qu’il y a, selon elle, des émissions qui traitent de thèmes plus intimes. «C’est juste de l’innovation, il ne faut pas oublier qu’on est au 21ème siècle et on doit être en mesure d’avoir un esprit de dépassement. On devrait pouvoir parler de choses intimes sans pour autant qu’on nous critique ou qu’on nous pointe du doigt », explique Bineta qui se désole de l’attitude de ses semblables.

 

 

 

 

LES PARENTS DEPASSES

Force est de constater que cette perception des jeunes pour cette nouvelle génération de séries n’est pas la même chez les pères et mères de familles. Assise sur un tabouret, la dame Ramatoulaye Lèye, devant son comptoir, fait la comptabilité de sa recette du jour. Sur l’étalage, en face d’elle, se trouve le reste des aliments qu’elle avait concoctés pour ses clients : thon, mayonnaise, petits pois, niébé, macaroni spaghetti…

D’après cette gérante de gargote, mère de six enfants, la discussion sur les séries télévisées enflamme, chaque jour sa gargote. Ayant en effet des clients dont la majorité est composée d’élèves, Maman Ramatoulaye révèle que la conversation de toutes les jeunes filles tourne autour des acteurs que sont Edou, Sir, Marichou et Eva de la série Pod et Marichou. «Elles ne travaillent plus à l’école. Elles n’arrivent même pas à apprendre leurs leçons. Alors que dès il s’agit de commenter une quelconque série, elles vous racontent en détails toutes les scènes. Elles sont attirées par ces acteurs», dit-elle sur un air étonné.

Selon elle, les séries télévisées peuvent conditionner le comportement des jeunes d’aujourd’hui, à savoir leur manière de parler, de s’habiller, etc. C’est la raison pour laquelle, confie-t-elle, «je m’inquiète pour mes deux filles, parce qu’elles sont de grandes amatrices de séries et des Télé-Novelas».

De l’avis de certains pères et mères de famille, les nouvelles productions influent sur le comportement de leurs enfants, et elles contribuent également à la perte des valeurs. «Sincèrement, je ne différencie pas le théâtre des séries, parce que, pour moi, le théâtre reste le théâtre. Mais, seulement dans la mesure où le respect des normes, de nos valeurs culturelles et de nos croyances y figure. Je ne comprends pas pourquoi vouloir imiter coûte que coûte les Blancs. On prétend faire de la consommation locale. Mais là, à voir les séries que nos réalisateurs produisent, c’est purement européen», dénonce Mame Mor Diop, un père de famille.

Cet habitant du département de Pikine, gérant d’un poulailler, avoue que sa femme est effectivement une grande consommatrice des séries sénégalaises et même indiennes. «Je regarde très rarement la télévision. S’il m’arrive de le faire, c’est pour suivre le journal, un match ou encore de la lutte. D’ailleurs, quand je vois ma femme parler de certains acteurs de ces séries, je me perds. Il m’arrive de la taquiner en lui disant que c’est elle qui devrait payer la facture d’électricité, car elle passe tout son temps à zapper d’une chaîne à l’autre, le soir, regardant une série après une autre», informe-t-il. Cependant, déclare Mame Mor, il faut avoir une attitude de fermeté concernant ses enfants. Attaché aux convictions et aux valeurs que ses défunts parents lui ont inculquées, ce dernier compte les transmettre à ses enfants.

Selon M. Diop, la modernité ne veut pas dire copier à la lettre les faits et gestes des Européens. Mais plutôt prendre ce qui est bon et laisser de côté ce qui va au-delà de nos valeurs et mœurs. L’innovation de la nouvelle génération de séries télévisées qui, certainement, rivalisent avec les séries de Nollywood (chaîne nigériane spécialisée dans les téléfilms) ne semble pas être appréciée par les Sénégalais. L’inclusion des scènes érotiques dans les séries, en effet, a créé un effet boomerang chez les parents et chez les téléspectateurs encore à cheval sur les principes religieux.

 

Toutefois, cet engouement pour les séries télévisées ne serait pas des plus inquiétants pour les parents si elles ne heurtaient pas les valeurs et cultures sénégalaises. Mais, on dirait bien que ce temps est révolu du moment où certains, pour, peut-être ‘’pimenter’’ leurs scripts, insèrent des scènes érotiques qui jusque-là étaient des ‘’sujets tabous’’ pour la population sénégalaise. Des scènes tournées dans des chambres, dans des salles de bains, montrant des couples qui s’entrelacent de façon intime, s’embrassent et se touchent.

Compte tenu du fait que ces séries télévisées commencent à faire partie intégrante de la société sénégalaise, les producteurs doivent revoir leurs scripts. Dans un pays comme le Sénégal, ou la foi religieuse est bien ancrée et dont la population est à cheval sur la morale, produire des séries qui vont au-delà de la pudeur, de l’intimité et de certains sujets tabous dans les familles, est à bannir. Car cela heurte certaines sensibilités.

                                                A. D.  MBENGUE

 

 

ABBE AUGUSTIN THIAW, CURE DE MONT-ROLLAND

«Avoir une certaine déontologie »

Abbé Augustin Thiaw considère ces réalisateurs comme des «charlatans, des vendeurs d’illusions», qui ne s’intéressent qu’à leur produit à vendre, alors que les jeunes sont sensibles. Selon lui, proposer du sexe ou de la drogue dans les films, ou inviter à la vie facile, n’aura pour conséquence qu’à leur faire croire que la vie ne rime qu’à cela.

Ce dernier en effet, pense que le producteur catholique ou musulman qu’il doit avoir une certaine déontologie. Et qu’une série ou une émission doit aller dans le sens de l’éveil de conscience, le changement positif de comportement.

Le curé Augustin souligne l’autre penchant vers cet outil (les Tic) que certains utilisent pour pervertir la jeunesse. « Si on prend 10 sites web, seuls les 5 sont recommandables », dit-il. Aussi, invite-t-il les fidèles à la sensibilisation, surtout des parents sur le contrôle de la télévision à la maison. Selon lui, le combat serait perdu d’avance, s’il s’agissait de s’attaquer aux réalisateurs. Le combat à mener, indique Abbé Thiaw, c’est auprès des jeunes et des familles.

 

 

ABDOUL AHAD DIOP, ISLAMOLOGUE

«Veiller au respect des valeurs»

L’islamologue Abdou Lahad Diop, qui déclare que «la religion musulmane bannit toutes les choses qui vont à l’encontre des interdits».

De son point de vue, la culture ne doit pas faire office de perversité et les réalisateurs doivent veiller au respect des normes et des valeurs. Ainsi, il rappelle que «toute personne qui s’amuse à jouer des rôles ou incarner un personnage de son vivant, quand il mourra, à sa résurrection, il se réveillera comme tel».

Cependant, sa sensibilisation va à l’égard des propriétaires de chaînes de télévision. D’après lui, ceux-là sont les principaux responsables de ce phénomène, du fait qu’ils ne pensent qu’à leurs intérêts, qui consistent à se remplir les poches, tout en ignorant que c’est le pire choix qu’ils font, car cela est « Haram » (proscrit), au vrai sens du terme. Ces derniers doivent, selon Abdoul Ahad Diop, programmer plus d’émissions religieuses qui, contrairement à ces séries qui n’ont aucun centre d’intérêt, enseignent et éveillent les consciences.

 

                                                                                                                                                                                      A. D. MBENGUE

 

ASSANE SALL, SOCIOLOGUE

Le sociologue n’y va par quatre chemins. Analysant l’impact du phénomène médiatique, Assane Fall constate que le mode de vie véhiculé répond à a mondialisation. D’où le danger des séries qui parlent plus aux émotions qu’à la raison.

« CES TELENOVELAS SONT DEVENUES UN VERITABLE OPIUM… »

La Gazette : Quelle analyse faites-vous des séries télévisées qui sont devenues un vrai phénomène de société aujourd’hui?

ASSANE FALL : On constate que depuis Rosa, Marimar et autres, ces séries ont progressivement taillé une bonne place dans l’espace audiovisuel. On est même arrivé à la création des télévisions exclusivement réservées aux télénovelas. Et c’est devenu un marché capturé par les producteurs de tout genre, parce que la population en raffole. Par rapport à leur contenu, il y a beaucoup de chose à dire. Le sentiment le plus manifeste est que ces télénovelas sont devenues un véritable opium pour ne pas exagérer.

 

Comment interprétez-vous l’engouement des Sénégalais pour ces séries ?

L’objectif de ces films est de transformer des thèmes de perception des téléspectateurs pour leur donner l’occasion de se reconnaitre et de s’accomplir à travers ces films. Le Sénégalais se retrouve dans des thèmes comme l’amour, les problèmes familiaux, bref tout ce qui touche la vie sociale en général. C’est comme si les adeptes de ces télénovelas cherchaient des solutions ou des explications à leurs problèmes. Et par-delà le mode de vie véhiculé à cause de la mondialisation aussi.

 

Les séries peuvent-elles représenter une nuisance (contre-valeurs, déracinement, perversités) pour la société, dans la mesure où on remarque une certaine multiplication des scènes érotiques ?

 

Oui, il est permis aujourd’hui de se demander quelque part si la banalisation pour ne pas dire la désacralisation du mariage n’est pas liée à ce qui se voit dans les films. On présente le couple sous un autre angle où on participe à l’autonomisation de la femme et au libertinage. Une femme mariée peut aller voir son ex-copain quand elle s’embrouille avec son mari. Ces conceptions sont dangereuses en elles-mêmes dans une société comme la nôtre.

ETAT DE TRANSE ET DE REVE

Les jeunes sont sexuellement agressés dans leurs salons parce qu’on voit des gens s’embrasser et même supposés faire l’amour au lit. Ces images érotiques peuvent nuire à l’état psychologique de celui qui regarde et qui ne connait pas ces genres de pratiques. Ce que peut constituer un élément déclencheur pour l’expérimentation. Vous savez, quand on parle de films on pense à Hollywood, qui veut dire « le bois saint » avec lequel les baguettes magiques étaient faites à l’époque des druides et des païens qui s’adonnaient à la magie. Hollywood mettait les gens dans un état de transe et de rêve. Pour dire que, ces séries en général et ces télénovelas en particulier, sont de véritables machines de guerre idéologique et religieuse. Dans les séries comme Rosa ou Marimar, on te présente une jeune fille orpheline qui se trouve dans des situations très difficiles. Les gens lui tournent le dos c’est tellement bien fait que le téléspectateur compatit. La seule personne qui va l’aider et l’aimer est un homosexuel. Et c’est comme cela qu’ils ont réussi à nous familiariser avec ces personnes-là.

Que dire des valeurs traditionnelles ?

Ces télénovelas font croire à l’individu qu’il est libre de faire ce qu’il veut alors la personne humaine est canalisée par sa religion et ses traditions. Les individus subissent des contre-valeurs parce que ce qui est valable en Occident ne l’est pas dans un pays négro-africain. La façon dont nous on se comprend, communique et agit est par nécessité différente, voire opposée à la manière dont le font les Européens ou tout autre peuple. Non pas parce que nous sommes incapables de penser de manière impersonnelle et non rationnelle, mais parce que nos représentations sont incompatibles avec celles des Européens. Ces pertes de repères viennent nécessairement si nous ne tenons pas compte de tout cela. Les parents qui devaient créer des barrières culturelles n’ont plus le temps parce que ligotés par les urgences sociales. De ce fait, nous en consommons tellement de ces contre-valeurs que nous avons fini par leur faire place sans le savoir. Parce que chaque société subit une dynamique du dehors et du dedans. La dynamique du dedans permet à chaque société d’être autonome et celle du dehors lui permet de faire des emprunts.

Et le rôle joué par les médias?

Les médias sont un instrument d’oppression symbolique. Ils font courir un grand danger aux différentes sphères de la production culturelle, art, littérature, philosophie droit, ainsi qu’à la vie politique et à la démocratie. En effet, poussés par la recherche de l’audience la plus large, par la concurrence sans limite pour l’audimat, ils peuvent, à travers la nature des informations qu’ils diffusent, exacerber les passions primaires des populations. A cause de cette recherche de l’audimat, les medias ne sont plus une affaire déontologique, mais juste une question d’argent et de se faire-valoir pour l’acquisition des publicités donc de l’argent, puisqu’il y a un tas de publicités avant le passage des ces feuilletons.

Qui plus est, ces films coûtent moins cher par rapport au cinéma hollywoodien, si ce n’est le fruit d’une coopération bilatérale, comme disent d’autre. Donc la publicité diffusée par les médias avant et après ces séries est devenue le vecteur quasi unique de la commercialisation de l’ensemble des produits et services. Ce qui conduit forcement à créer les besoins artificiels jusqu’à franchir les limites établies par la religion ou la tradition.

 

Selon vous quelles peuvent être les conséquences ?

Les médias exercent une violence symbolique, comme nous l’avons cité plus haut, avec la complicité de ceux qui la subissent et ceux qui l’exercent. Ces médias attirent l’attention sur des faits omnibus qui font consensus et qui sont sans enjeu. Ainsi, les médias qui ont une sorte de monopole sur la formation des cerveaux d’une partie de la population très importante, en mettant l’accent sur des faits divers, écartent les informations pertinentes que devraient posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques.

Quels conseils donnez-vous aux ‘’fanas’’ de ces séries?

 

Ces séries permettent d’éveiller l’intérêt des téléspectateurs pour un thème, mais elles ne permettent pas l’acquisition des connaissances, car elles s’adressent avant tout à l’émotion plus qu’à la raison. Ainsi elles ont tendance à transformer tous les événements en spectacle. Seule une culture préétablie permet d’effectuer un tri des informations contenues dans ces séries et de les rendre cohérentes et porteuses de sens.

 

Propos recueillis par Anta Dame MBENGUE

 

 

ENTRE TICS ET TELES

Les séries TV sont l’attraction favorite des téléspectateurs sénégalais. Par leur succès, ces séries sont devenues le véritable programme des chaînes sénégalaises : ‘’les petits chouchous’’ des télévisions. Un vrai phénomène de société, tout simplement.

Le développement des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (Ntic) a engendré la naissance de nombreuses chaînes de télévision au Sénégal. Ce qui suscite une très grande concurrence dans les médias audiovisuels. Chacune de ces chaînes voulant gagner en légitimité et toucher un plus large public.

Ainsi, connaissant la place qu’occupent les séries dans le quotidien des Sénégalais, elles se sont lancées dans la production avec une nouvelle génération de séries, dont la majeure partie des acteurs est constituée de jeunes. Et pour le contenu, le public visé semble être la jeunesse, la majorité des téléspectateurs et des abonnés aux réseaux sociaux.

Ainsi, les séries TV explosent-elles sur tous les écrans et alimentent les conversations de tous les jours dans les bureaux, les gargotes, les cours d’écoles, les arrêts-bus, les marchés, autour des repas. IL se susurre qu’elles permettent à certains d’oublier leurs angoisses quotidiennes. Pour d’autres, elles créent un monde imaginaire dans lequel ils se confortent parfois. A. D. MB.

 

SEXTAPE ET VIOLS COLLECTIFS SUR LA TOILE

Pour des raisons aussi variées que leur environnement social, de plus en plus de jeunes s’adonnent à la diffusion sur les réseaux sociaux de scènes érotiques tournées dans des conditions plus ou moins troubles. Les scandales de viols collectifs publiés en Guinée, au Mali, et plus récemment au Burkina Faso, sont révélateurs d’une crise profonde des institutions sociales à laquelle s’ajoute un phénomène de globalisation mal contenu par les technologies de l’information et de la communication.

Par Godlove KAMWA

Inutile de s’appesantir sur les effets induits de l’addiction croissante des adolescents aux gadgets des TIC. Toutes les études initiées sur le sujet affichent des résultats plus qu’inquiétants. La forte propension de la génération tête baissée comme on l’appelle si convenablement, à s’identifier prioritairement sous le prisme d’un réseau social sur Internet, est symptomatique de la société à laquelle l’a dangereusement exposée l’ère de la communication. L’une des plus récentes études britanniques publiées sur la question fait dire à Becky Inkster, neuroscientifique à l’université de Cambridge, que les jeunes de 14 à 24 ans reconnaissent et s’identifient presque tous sur la seule perception de leur présence sur Internet. Des sociologues burkinabé interpellés interprètent la diffusion des vidéos de viols collectifs sur les réseaux sociaux comme étant la manifestation externe d’une crise des institutions sociale en perte de légitimité ou aussi, dans une certaine mesure, de l’acception tous azimuts des méfaits d’un monde globalisé qui paradoxalement débouche sur des dérives marginales de la pudeur juvénile.

UN VIOL SUR LES RESEAUX SOCIAUX

Au Burkina, ce sont 3 lycéens âgés de 14 à 17 ans qui ont commis le double forfait du viol et de la publication de celui-ci sur les réseaux sociaux. Des élèves qui vivent comme au Sénégal, au Mali ou en Guinée, des débrayages à répétition. Tant et si bien qu’eux, les élèves vont en grève pour exiger le droit de reprendre les enseignements. Avec des parents démissionnaires du fait de la lutte pour la survie ou de l’ignorance bâtie sur le même tableau, il ne reste plus que le ministère du culte. Combien de prêtres ou d’imam n’a-t-on pas surpris en flagrant délit d’agression sexuelle, d’adultère ou même d’inceste à ciel ouvert ? Le Professeur Boureima de l’université de Ouaga1 qui s’en est rendu compte plus tôt établit que faute de légitimité, l’institution scolaire ne sert plus de catalyseur de moralité pour les plus jeunes. S’y ajoutent selon le sociologue burkinabé que l’absence des parents et les tentations auxquelles s’abandonnent les guides religieux, éloignent davantage ces jeunes de ce qui leur tient lieu de repères. Des jeunes orientés vers l’individualisme à la mode et la montée des libertés aux antipodes de toute hiérarchie. Ils sont victimes d’une crise de l’autorité qui laisse la morale à l’agonie. C’est le schéma d’une jeunesse abandonnée à elle-même et du coup, en conclut le sociologue burkinabé, ne peut apprendre que par elle-même ou par les réseaux sociaux.

La dialectique du tabou

Dans le scandale du Burkina Faso, des sources indiquent que c’est une jeune fille jalouse de la virginité de sa camarade de classe qui a organisé sa rencontre avec ses bourreaux. Si on fait grâce de l’horreur du spectacle, le tabou survivrait mal aux conséquences de la publicité dont il fait l’objet. C’est que l’adolescente qui a orchestré la scène a fini par convaincre la famille de l’intérêt qu’elle aurait à se confier aux chefs coutumiers pour éviter la honte. Même s’il voudrait bien comprendre le repli de la famille face à ce qui altèrerait si gravement l’honneur et la réputation, le Professeur Boureima Ouedraogo s’en étonne le sourire en coin, parce qu’il constate que les gens ne se contentent plus d’un seul code moral. Ils sont traditionnalistes quand ça les arrange selon les bords ; puisqu’il faut relever au passage que les violeurs n’ont pas eu de scrupules à perpétrer leur acte et surtout de le mettre à disposition des internautes. Cette tendance au syncrétisme culturel a le don d’embarrasser celles des organisations qui achètent le problème. C’est le cas de l’association des femmes juristes du Burkina Faso qui a décidé de défendre la victime en justice ou encore de ces associations qui mettaient les têtes des présumés agresseurs à prix. Personne ne peut empêcher de bonnes âmes charitables de se confondre en réparations comme pour ainsi dire atténuer le choc, mais elles contribueraient à lever le tabou par l’effet de publicité autant qu’elles sacrifieraient le secret, l’image des familles – pieuses ou non – auxquelles appartiennent les victimes désormais dénuées de leur candeur. C’est à croire qu’il faut choisir entre le préjudice moral de la crise en vue de la lutte sociale qui s’impose d’une part, et l’honneur – pour ce qu’il en reste- en vue de garder un tabou dangereux susceptible de perpétuer le vice d’autre part. La Procureur du Faso a décidé de maintenir les poursuites, tout au moins au pénal, à la grande satisfaction du Professeur Boureima qui appelle la justice à s’en mêler sérieusement pour que l’impunité ne fasse pas son lit sur ce terrain. Seulement, face aux initiatives d’autodéfense çà et là, force est d’admettre que la justice non plus n’a pas conservé sa légitimité sociale. Tout est à reconstruire dans la confiance entre la base et le sommet de l’Etat. Surtout si on sait se servir des instruments de la technologie globalisante. Une globalisation universelle qui a montré ses limites depuis que tout le monde sait que même les créateurs de ces gadgets technologiques et de ces marchés du réseau les tiennent bien loin de leur progéniture. Le réseau social est en effet devenu bien complexe. Dans sa Sociologie des réseaux sociaux parue en 2004, Pierre Merklé note qu’il y a un nouveau paradigme intermédiaire en sociologie duquel il convient d’éprouver les méthodes empiriques passées et d’explorer le laborieux chantier de l’échantillonnage relationnel. Donc, Il reste encore tout à faire pour prétendre à la maîtrise de Facebook, Intagram, Twitter, snaptchat etc. Sauf qu’il faut faire vite.

 

INSTITUTIONS ILLEGITIMES

Partant de la définition ouverte de l’autorité, il reste encore à la déconstruire dans le champ complexe des aléas sociologiques pour se rendre compte qu’elle, l’autorité, est exigeante d’un minimum de confiance, d’intérêt et de discipline pour le sujet soumis. Sans être spécialiste de la question, des sociologues sont unanimes sur ces préalables de l’autorité sans lesquels l’ordre émis n’a aucune chance d’être suivi. Quelle que soit par ailleurs la manière. Dans son essai sur La Notion de l’autorité, Alexandre Kojève esquissa des formes pures de l’autorité comme étant essentiellement celles qui émanent du Père, du Chef, du Maître et dans une certaine mesure du Juge. Précisons pour ce dernier volet, que le diagnostic des tendances aux publications sadiques et obscènes écarte ce normativisme juridique qui dilue l’autorité dans l’objectivité anonyme des lois qui la légitiment. C’est à cela que se lance Hans Kelsen dans sa théorie générale du droit et de l’État paru au lendemain de la deuxième guerre dans un contexte particulier en Europe. Et davantage dans un cadre mono disciplinaire qui est la science du Droit au sens large. Et donc, confiance, intérêt et discipline sont des paramètres que l’être social retrouve dans la triple articulation des institutions qui servent de ressort à l’autorégulation ou à l’inter-régulation de son environnement : la famille, l’église – chrétienne ou musulmane – et l’école. Malheureusement, ces institutions font échec à leur mission de construction ou de redressement du sujet social. Elles ne peuvent plus garantir le capital de moralité qui devrait inspirer la jeunesse dite fer de lance de l’avenir. C’est à juste titre qu’on peut se demander par exemple pourquoi l’enseignant n’est plus craint. Craint dans tous les sens. Il est évident que dans un contexte favorable à la clochardisation de l’enseignant, à la dévalorisation de l’école eu égard au taux d’échec ou à la relative inutilité des diplômes accumulés sur le marché de l’emploi bref, à la désagrégation des valeurs de l’instruction, l’école recule dans l’accomplissement de sa fonction sociaG. G. K.

 

 

 

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