INTERVIEW :« MAITRISER L’AMONT DU PETROLE»

Cheikh Diop préside la seule organisation syndicale reconnue active dans le secteur du pétrole et du gaz, depuis de nombreuses années. Le secrétaire général de la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal – force de changement (Cnts-fc), arrivée 4ème lors des dernières élections de représentativité, est en terrain connu. Même, actuel vice-président du CESE chargé des études stratégiques et du Plan, il admet que jusqu’ici, lui et ses camarades n’étaient que dans l’aval des hydrocarbures. Pour Cheikh Diop, le Sénégal pays producteur, c’est une situation nouvelle qui leur ouvre d’autres orientations.

 

La Gazette : Le Sénégal pays pétrolier, voilà qui vous place dans une situation nouvelle…Comment l’avez-vous accueillie ?

Cheikh Diop : Oui. Nous ne pouvions pas rester indifférents ou inactifs. C’est pourquoi j’ai saisi l’occasion de la conférence internationale du travail à Genève, cette année, pour prolonger ma mission syndicale en France, aux Etats-Unis et dans d’autres pays d’Europe. Parce que compte tenu de la nouvelle situation du Sénégal qui va devenir pays producteur de rang mondial, il nous fallait prendre contact avec d’autres syndicalistes rompus à la tâche. Jusqu’ici, au Sénégal, nous avons élaboré nos stratégies, alors que notre activité syndicale ne portait que sur l’aval du pétrole. A  l’heure actuelle, nous allons connaître l’amont, avec tout ce que cela comporte comme enjeux, aux plans économique, social, environnemental. Nous sommes donc allés discuter et échanger avec des syndicats de ces pays, afin de pouvoir adapter nos stratégies et nos comportements par rapport à la nouvelle situation que va connaître le Sénégal.

Un premier pas a été franchi avec la mise en lace du Comité d’Orientation Stratégique du Pétrole et du Gaz (COSPETROGAZ). Avez-vous été associés  aux réflexions menées jusqu’ici?

Pendant que le président initiait les rencontres élargies sur le pétrole, nous étions justement dans cette tournée. Mais, la Cnts-Fc a été représentée par l’actuel secrétaire général du syndicat du pétrole, le camarade Abdourahmane Cissokho. Il faut donc dire que nous ne sommes pas directement associés à la réflexion comme membre du Cos-pétrogaz, mais que cela ne nous empêche pas de mener parallèlement une réflexion sur ce que doit être l’action syndicale dans un pays producteur. De ce point de vue, nous travaillons avec des partenaires. Nous allons très prochainement organiser des séminaires avec des pays qui ont des bonnes pratiques en matière d’exploitation des produits pétroliers. Parce que, nous autres acteurs sociaux, sommes soucieux de la situation des populations dans un pays producteur, du sort des travailleurs. Ce qui fait que nous devons nous imprégner des meilleures pratiques qui soient favorables aux populations présentes et futures. Mais aussi, qui soient favorables à la promotion de l’emploi et du travail. Nous sommes donc en train de tout faire pour amasser le maximum d’informations pour mieux élaborer nos positions et nos stratégies syndicales.

 

CONNAITRE DE L’AMONT DU PETROLE

En matière d’emplois, l’Etat a effectivement annoncé un institut du pétrole. Mais depuis la production sur les plateformes, jusqu’à la commercialisation, quels emplois l’INP va-t-il couvrir ? Qu’est-ce que vous en attendez en termes de filières ?

Alors, je crois que nous avons perdu suffisamment de temps – je parle du Sénégal- avant de s’engager dans la mise en place d’instituts, de stratégies et de politiques pour satisfaire la demande en termes d’emplois et d’accompagnement. Nous saluons donc ce que l’Etat envisage. Mais à côté de la volonté de l’Eta t gérer le local content –traduit par contenu local-, nous sommes rassurés par l’implication d’experts sénégalais, avec la création d’OffshoreOne qui regroupe d’éminentes sommités du secteur, qui sont tous des nationaux. Ils vont donc pouvoir accompagner, de façon correcte, la mise en œuvre du local content. Or, en tant qu’acteurs sociaux, nous pensons que le plus grand intérêt que le pays doit tirer de la nouvelle situation, c’est d’asseoir une bonne politique du local content, lui donner un bon contenu. C’est ce qui va booster l’emploi ; c’est ce qui va également satisfaire la demande en termes d’emplois qualifiés. Parce que même pour faire de la restauration sur les plateformes pétrolières, il faut une certaine spécialisation. N’importe qui ne va pas aller sur ces plateformes. C’est pourquoi, nous saluons l’existence de cette équipe d’experts nationaux qui vont accompagner la mise en œuvre des stratégies pour satisfaire toute la demande en termes de main-d’œuvre, de services. Le souci le plus important aujourd’hui, c’est de faire en sorte que ceux qui vont exploiter le pétrole sénégalais puissent trouver tout ce qu’il leur faut au Sénégal et qu’ils n’aient rien à importer   à ce niveau. Ceci est pour nous aussi important, voire plus important, que l’activité d’exploitation elle-même. Parce que c’est ce qui va impacter effectivement l’économie, le social, les populations et le pouvoir d’achat, de manière générale. Donc Ce local content est extrêmement important et il est heureux de voir des nationaux s’investir pour sa prise en charge.

 

EXPERTISE SENEGALAISE

Le local content, c’est également l’entreprise, les Pme et Pmi qui, pour la plupart, ne sont pas encore créées. Comment faire pour qu’elles en bénéficient au maximum ?

Justement, c’est pour cela que je salue la présence d’OffshoreOne. Parce que ce sont ces experts multidisciplinaires dans tous les secteurs du pétrole, qui vont aider à la mise en place des Pme et Pmi. Ils vont également aider à la formation du personnel nécessaire à ces entreprises et même du personnel nécessaire à l’exploitation sur les plateformes. Par exemple, sur les plateformes, il faut des soudeurs spécialisés, comme dans la restauration et, pour tout ce personnel,  qui seront des milliers peut-être, OffshoreOne va aider à leur formation et à la création des Pme. Voilà qui est extrêmement important du point de vue économique. Nous devons donc tous accompagner la mise en place d’OffshoreOne, mais aussi l’élaboration d’une bonne politique du local content.

 

Dans cet aval également, il y a le contrôle citoyen qui doit s’exercer pour que, par exemple, la part réservée aux générations futures, reste garantie. Or, pour cela, il faut des citoyens bien informés et formés…?

En effet, la situation du Sénégal pays producteur étant une nouveauté, les acteurs directs ont besoin de s’adapter. Les acteurs sociaux aussi. Et les populations doivent être bien informées. Parce qu’il ne faut pas non plus entretenir l’illusion que le pays va devenir l’Eldorado, que le pays va être aussi riche que les Emirats ou l’Arabie Saoudite. Il faut informer juste et vrai sur ce que peut rapporter le pétrole, sur son utilisation judicieuse et sur ce que les populations peuvent en tirer. Afin qu’elles comprennent bien et ne soient pas déçues. Aujourd’hui, il ne faut pas avoir un état d’esprit qui anéantisse tous les efforts économiques que nous avons consentis depuis les indépendances. Aussi bien qu’au niveau des décideurs qui vont devoir continuer à élaborer des politiques publiques et des budgets de fonctionnement qui tiennent compte de tous les secteurs. Jusqu’ici, sans aucune économie pétrolière en dehors de l’aval, nous avons toujours fonctionné avec des budgets tenant compte de tous les secteurs, sans la manne pétrolière. Nous devons maintenir ces mêmes efforts. Et les populations doivent comprendre que le pétrole n’appartient pas seulement aux générations actuelles. Que c’est une ressource qui appartient également aux générations futures. Et qu’elle n’est pas inépuisable. C’est toutes ces informations que nous devons tous posséder qui permettra d’éviter ce qu’on appelle la malédiction du pétrole –qui ne se limite pas aux guerres mais peut aboutir à l’anéantissement des efforts. Pour y arriver, il faudra que tous les secteurs de l’économie puissent être boostés par l’exploitation pétrolière : l’agriculture, le commerce, l’industrie (…) Voilà la vision et nous sommes en tarin de construire un état d’esprit syndical d’abord pour pousser dans le sens de l’aboutissement de ce bien-être social.

Donc là où les uns parlent de manne et d’autres de malédiction, vous êtes plutôt optimiste ?

Oui. Très sincèrement je ne m’attends pas à une malédiction, à moins d’un renversement de situation. La tendance actuelle ne peut, à mon avis, en aucune manière conduire à une malédiction. Les ressources naturelles appartiennent à tout le monde. Et à priori, c’est une bénédiction que Dieu nous a accordée. S’il y a malédiction, c’est par l’intervention de l’humain. Dans notre situation actuelle, j’ai soutenu depuis le début qu’il faut que tous les avis s’expriment (…) Et les décideurs doivent tenir compte de tous les avis. Parce que chaque personne qui parle, pare d’éviter la malédiction. Les arguments et les positions peuvent ne pas être des conformes à celles des décideurs. Mais il faut quand même écouter tout le monde. Après, le décideur a pour rôle d’arrêter une décision. Il a beaucoup été question de contrats et de concessions, mais pour nous, dans le secteur pétrolier, ce sont des contrats types qui sont pratiquement imposés à tous les pays producteurs. Le combat à ce niveau ne peut pas être porté par le Sénégal tout seul. Et il faudrait aussi comprendre que ceux qui investissent dans la recherche et l’exploitation pétrolière ont aussi des exigences. Si nous avons une législation trop contraignante, ils ne viendront pas. Et avoir du pétrole inexploité, ce n’est pas un avantage. Et si la législation est trop alléchante, le pays et la population peuvent en perdre. Donc, il s’agit de viser un juste milieu qui puisse permettre aux investisseurs de venir investir et exploiter la ressource, afin que l’Etat qui ne peut pas le faire à leur place, puisse y gagner le maximum possible. Et c’est là où le local content devient intéressant. Parce que si la production, elle, est partagée, le local content n’est pas partagé ; il revient à 100% au pays. C’est à ce niveau donc que nous devons mettre le paquet.

Par ailleurs, le partage de la production et autre, tient aussi compte de certaines contraintes. Les investisseurs viennent apporter ce que nous ne pouvons pas apporter. Dans un premier temps, ils vont vouloir récupérer leurs investissements. Après cela, la progression doit être en faveur du pays hôte. Il faut que chacun comprenne cela et ne se mette par à crier au scandale si au début les investisseurs placent la barre plus haut de leur côté. Parce que c’est ainsi que ça se passe dans tous les pays du monde. Mais aussi, au niveau des grands groupes pétroliers, il y a une sorte d’entente que personne ne peut casser, ni même déranger. Il faut qu’on en tienne compte, même si cette entente semble peu transparente. Parce que ceux qui viennent au départ pour investir, ceux qui ont les concessions, c’est un peu leur branche, leur domaine économique. Et après la découverte, même quand c’est intéressant, ils ne peuvent souvent pas exploiter. Ils sont obligés de revendre à d’autres groupes qui ont beaucoup plus de moyens. Nous les connaissons (il cite les majors). Il faut donc que les populations comprennent qu’il y a ces enjeux là. Au total, nous devons rester vigilants. Mais nous sommes quelque peu rassurés, parce que le Sénégal regorge d’experts en la matière. Petrosen (la société nationale des pétroles –ndlr) a une bonne expertise d’ingénieurs dans tous les domaines, à qui nous pouvons faire confiance pour la négociation des contrats. Je suis convaincu qu’ils ne vont pas bazarder l’intérêt du pays. J’en connais un bout sur leur compétence et leur patriotisme.

MACKY SALL, EXPERT DU SECTEUR PETROLIER

Je suis également rassuré que le Chef de l’Etat, le 4ème président de la République du Sénégal, son mandat coïncide avec ces découvertes, alors qu’il est du secteur. Macky Sall est un expert du secteur pétrolier ; c’est son domaine. Je trouve que c’est aune coïncidence heureuse. Il connaît quand même où il va. Et la mise en place du Cos-pétrogaz est un signal d’une bonne volonté des populations et des experts qui sont en dehors de son autorité. Cette instance qui peut recueillir tous les avis, même en dehors de la structure, c’est aussi rassurant. Les membres du Cos-pétrogaz, sont également des experts que nous connaissons et dont certains sont accrédités d’une bonne probité (…)

Maintenant ,un autre aspect qui nous inquiète quelque peu, c’est que lors du référendum, il y a une clause qui nous avait motivés à voter « pour », nous acteurs du secteur, surtout les travailleurs : les nouveaux droits citoyens sur les ressources naturelles et sur l’environnement. Cette clase nous avait beaucoup encouragés, mais nous attendons toujours la loi organique qui encadre ces nouveaux droits. Il faut bien que les citoyens des zones dotées de ressources naturelles sentent l’utilité de cette clause. Nous pensons que la loi organique doit tomber pour mettre tout le monde à l’aise. L’environnement doit être préservé ; les citoyens des localités qui abritent les sites miniers doivent également s’y retrouver.

 

Que diriez-vous donc à ceux qui préconisent la renégociation des contrats ?

Je n’ai pas les informations dont ceux-là disposent, pour pouvoir commenter leur avis. Ce que je puis dire simplement, c’est que, d’une part, je fais confiance personnellement aux experts qui ont négocié ces contrats. D’autre part, remettre tout en cause serait quelque peu dangereux pour e Sénégal. Ce serait périlleux. Parce qu’une fois ces contrats scellés, c’est la croix et la bannière pour y revenir et le Sénégal devra dépenser énormément d’argent pour y arriver. Et cela n’en vaudra pas le coût. C’est pourquoi, à mon avis, réviser ou résilier les contrats déjà signés est trop risqué. Et souvent, attaqués dans les instances internationales, ces grands groupes sont sûrs de gagner. Et le Sénégal va devoir beaucoup saigner. Je ne vois donc pas l’intérêt de remettre en cause les concessions.

 

 

CNTS-FC/CNTS A: L’Etat médiateur

Au vu des derniers résultats des élections de représentativité, qui l’a créditée de plus de 10% des suffrages, « la Cnts-fc se porte bien ». Puisqu’elle est aujourd’hui classée 4ème centrale syndicale la plus représentative. Le secrétaire général pousse l’analyse plus loin pour dire qu’ils ont été les seuls à avoir gagné plus de trois points en termes de représentativité. « Toutes les autres centrales ont régressé », dit-il. Son optimisme est mitigé par certaines difficultés vécues à cause de « l’intrusion politique » en leur sein. Pour dire que l’ancien régime, avait été dans une tentative de déstabilisation, entre 2009 et 2011, quand les élections de représentativité avaient été reportées à cinq reprises, le renouvellement des instances de la Cnts-fc subissant les mêmes reports. Selon Cheikh Diop, aux premières élections en 2011, les pratiques du régime dans le secteur pétrolier ne convenant pas au syndicat, ils s’étaient farouchement opposés, notamment à la tentative de mainmise sur le secteur, avec un « projet de stockage national qui devait fermer tous les dépôts». Le bras de fer (par le ministre Karim Wade interposé) avait abouti à la scission, un des adjoints du leader syndical, en l’occurrence Bakhao Diongue, animant la tendance adverse (Cnts-fc A). Opposée à ces projets de mainmise, la tendance Cheikh Diop perdait plusieurs procès. Toutefois, « les travailleurs ont tranché lors des élections », dit-il. Fort de cette légitimité, ouvert aux retrouvailles de la grande famille « dans la négociation qui respecte les textes du syndicat» Cheikh Diop regrette le blocage des comptes de la Cnts-fc depuis plus de deux mois, du fait de la procédure judiciaire encore en cours. En espérant que la médiation proposée par l’Etat aboutisse à une solution consensuelle, le leader syndical menace d’aller au niveau international, « parce que les travailleurs ont fait leur choix et les tribunaux ont rendu un arrêt ». C’est pour ne pas gêner l’Etat, dit-il, qu’ils n’ont pas encore opté pour la solution syndicale. Jusqu’ici… F. S.

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