MACKY-DIONNE : UN DURABLE COMPAGNONNAGE

Qu’est ce qui explique la longévité de Dionne à la Primature ? Sa proximité avec le président Sall ? Sa connaissance des dossiers du PSE ? Sa combativité en tant que défenseur de BBY souvent au front ? Sans doute tout cela en même temps. Plus une dose de chance, puisque Mohammad a, en plus, jusqu’ici gagné toutes « ses » élections. Au sortir de la présidentielle du 24 février 2019, soit après cinq ans de Primature (un record a l’instar d’Abdou Diouf), alors que s’ouvre de nouveau le 9ème étage du building administratif, il est légitime de se demander où ira ce fidèle pour le second mandat.

 

Les Sénégalais l’ont découvert quand, un certain dimanche 6 juillet 2014, Mahammed Boun Abdallah Dionne est nommé Premier ministre, à la surprise quasi générale. « Un proche de Macky Sall », lisait-on dans la presse. Un ami de l’ombre, pourtant connu sur le tard durant son séjour à Paris. Le fait est qu’il était resté discret, même lorsqu’il occupait le poste stratégique de coordonnateur du Bureau d’opération stratégique (Bosse) du Plan Sénégal émergent (PSE). Dionne aura mûri sous le harnais du « Yoonu Yokkuté », drivé toutes ses mutations, jusqu’au lancement de la phase I qui devait marquer la restructuration de l’économie. Il fallait un spécialiste, un technocrate de la même trempe qu’Abdoul Mbaye qu’avait remplacé Aminata Touré, quand prési avait eu besoin d’un leader politique pour manager le dossier corsé de la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI). Dionne n’en a pas moins piloté lui-même celui de la caisse d’avance. Après ces deux pilules amères qui ont braqué l’opposition, le chef de l’Eta réélu peut se choisir librement, entre les technocrates et les politiques, celui qui devra porter les vraies ruptures. Car cette phase II ce sont tout autant des contenus politiques qu’un très balèze contenu économique avec l’avènement du gaz et du pétrole. En effet, le Sénégal producteur de pétrole ou de gaz est annoncé pour 2021 et crée déjà une véritable levée des boucliers. Alors qu’avec ses cinq axes majeurs, il y a trois grosses mesures promises durant la campagne : « zéro bidonvilles, zéro déchets et villes créatives ». Un combat de Titan.

UN CURSUS PLEIN D’ALLANT

L’ex-Directeur de Cabinet de Macky Sall alors PM, puis président de l’Assemblée nationale sous Abdoulaye Wade, est Ingénieur en informatique de formation, diplomate, nantie d’une solide expérience comme économiste.

Son cursus est sans accrocs : après des études à Gossas et Dakar (Lycée an Vollenhoven), puis à l’Institut d’informatique d’entreprise (voir l’encadré) et un troisième cycle en économie internationale et globalisation, à l’université de Grenoble, c’est le passage à Ibm, à la Bceao et enfin, à l’Onudi, puis à l’Ambassade du Sénégal à Paris, etc. A son retour au bercail, Dionne est nommé ministre en charge du Bosse, avant sa consécration comme chef du gouvernement », lit-on dans la presse (dakar-actu du 10 novembre 2014).

Né  le 22 septembre 1959 à Gossas. Donc dans la même région de Fatick que le président, en pays Sérère d’où est issue la Première Dame, Marème Faye Sall dont il partage des traits de caractère remarqués, notamment la piété et l’humilité que lui, il tient de son père, selon son frère Cheikh. Un autre atout sans doute, puisque tout comme le couple présidentiel, il est très attaché aux valeurs traditionnelles. Le frère qui lui est très proche, Cheikh Dionne raconte avec un brin de nostalgie : « il était très taquin et très agité mais extrêmement intelligent. » Pourtant c’est un homme marqué par le destin. « Car, le Pm garde un terrible secret : sa belle mère, sa tante et sa sœur sont décédées dans un accident alors qu’il conduisait. Sa meilleure amie, une de ses sœurs, décédera plus tard », apprend-on de même source. Qui plus est : « il a été obligé de donner un de ses reins à un de ses plus proches, gravement malade. Pour vous dire que cet homme a tout vu et c’est un miracle qu’il puisse tenir le coup. Il faut être fort pour vivre avec tout ça ».

DEFENSEUR DU PSE

Travailler acharné, Mahammed Dionne impose la rigueur. Dès 08 heures, il est à son bureau et il ne le quitte qu’entre 22 et 23 heures en multipliant, parfois, des allers-retours entre la Primature et la Présidence pour voir « le patron », dira de lui Mahmout Saleh (Dakaractu 12 novembre 2014). Cette réputation le suit depuis qu’il coordonnait le Bosse, après avoir intégré le gouvernementale sous Aminata Touré « après l’acception à Paris par les bailleurs étrangers, du PSE ». Il venait directement de son poste à l’Onudi.
Le PM définit mieux lui-même sa mission. Ainsi qu’on peut e lire   dans sa première Déclaration de politique générale (DPG du 11 novembre 2014) :

« Depuis le 25 mars 2012, le Président de la République a inscrit l’amélioration immédiate des conditions de vie des populations au cœur de son action politique », disait-il. Avant d’égrener techniquement : « la maîtrise du déficit budgétaire, l’assainissement des finances publiques et le soutien au pouvoir d’achat de nos compatriotes. C’est ainsi qu’il poursuit les mesures sociales en faveurs des populations, « en particulier, les couches les moins favorisées ». Ce sont : la baisse de l’impôt sur les salaires, effective depuis le 1er janvier 2013 ; le soutien au monde rural à travers des « mesures d’assistance exceptionnelle et de soutien en matériels et intrants pour plus de 91 milliards de FCFA » en 2012 déjà ;  le programme de bourses de sécurité familiale, pour 200.000 familles dès 2015, avec une enveloppe de 20 milliards de FCFA ; la Couverture Maladie universelle est avec 372 mutuelles de santé ; le plan Sésame rénové et renforcé ; les logements sociaux ; es  ouvrages d’assainissement d’envergure dans plusieurs localités du pays, pour plus de 73 milliards de FCFA ». Tout ce qui donnera lieu a slogan « Un Sénégal de Tous, pour Tous !’

POINTS SOMBRES

Cette DPG a apporté beaucoup d’innovations, malgré les difficultés. Dionne 1 y ajoutait : Au plan de la gouvernance, je mentionnerai singulièrement la mise en place de l ‘Office national de lutte contre la fraude et la corruption (Ofnac), l’adoption de la Loi sur la déclaration de patrimoine, le Code de transparence dans la gestion des finances publiques et les mesures prises pour faciliter 1’accès à 1’information budgétaire ».

C’est sans doute là où le bats blesse, car malgré le taux de croissance louable porté à plus de 7 %, il n’a pas eu l’impact attendu les ménages et les mesures sociales sont encore jugées insuffisantes. De même, on déplore l’échec relatif de l’Ofnac, sur la déclaration de patrimoine, le code de transparence et la gestion des finances publiques. D’autant que, même si tout le monde salue les efforts tangibles en matière d’accès à l’information budgétaire, les récriminations n’ont pas manqué quant aux avenants et rallonges sur des projets budgétivores comme le ter, la rénovation du building administratif, etc. de même certaines dénonciations de gestions nébuleuses n’ont pas été suivies d’effets. Quant aux critiques sur l’efficacité et l’efficience, elles ne manquent pas, même au sein des gouvernants.

D’autant que les jeunes et nombres d’habitants des zones défavorisées sont restés sur leur faim depuis sa DPG 2 de juillet 2018. Effet, il lançait du haut de la tribune de l’Assemblée nationale : «  des   milliers   de  jeunes accèderont  à des emplois décents et seront moins tentés par des aventures périlleuses ; que les efforts des travailleurs du secteur informel comme formel, des paysans, pêcheurs, éleveurs,  artisans, seront  rémunérés à leur juste valeur ; que les inégalités  sociales, les disparités spatiales entre les villes et les campagnes,  les zones urbaines et périurbaines seront éliminées et l’équité renforcée ». Que d’attentes !

En dépit de tout, il faut reconnaître au Premier ministre un patriotisme inébranlable qui le pousse à répondre très longuement au consultant bancaire Mohamed Dia, suite à sa contribution dans Le Monde Afrique sous le titre « Le Plan d’infrastructures de Macky Sall envoie le Sénégal droit dans le mur ».

Parce que c’est « la matrice des politiques publiques » qui est attaquée, l’ingénieur économiste Dionne prend de la hauteur sous l’intitulé : « Une somme d’optima n’est pas nécessairement un optimum » ou « De la rationalité de considérer l’image globale du Plan Sénégal Emergent et non de ses dérivées ». Il cite alors « trois économistes désormais entrés dans l’histoire : Lucas, Romer et Barrow, considérés comme les théoriciens de la croissance endogène ». Il n’est pas besoin de revenir sur le long argumentaire concernant les réalisations sous le PSE. Mais sa conclusion est une plaidoirie digne des grands avocats : «

«   Un pays dont l’économie va droit dans le mur ne peut se permettre de développer concomitamment son capital physique, humain et technologique, tout en se permettant d’assister autant ses agriculteurs, ses pêcheurs, ses éleveurs, ses artisans, son secteur touristique, sa jeunesse et ses femmes à travers les programmes d’appui à l’entreprenariat rapide, et d’asseoir sur la durée des transferts monétaires aux trois cent mille (300.000) familles vivant en dessous du seuil de pauvreté et des subventions aux ménages en matière de soutien au pouvoir d’achat,  dans ce contexte particulier de remontée des cours des hydrocarbures au plan mondial. » Pan et toc !

SUCCES POLITIQUES

Au plan politique, Dionne se révélera relativement politicien, surtout quand son patron est attaqué. A la surprise générale, puisqu’il est aussi effacé derrière son mentor, comme un certain Abdou Diouf (« sans fautes ») derrière Senghor. D’ailleurs Dinne a théorisé lui-même son rôle depuis le temps où il était Directeur de cabinet : « DC veut dire dèèl seey-efface-toi ! » Pour autant, on l’a vu à plusieurs reprises répondre ou « recadrer » l’opposition. La dernière en date et sans doute la plus emblématique de ses réactions volontaristes et « musclées », ayant été lors de cette dernière présidentielle 2019. Lorsque certains sont sortis durant la soirée électorale du 24 février pour « dénoncer un plan ourdi au Palais ». Le PM ne s’est pas fait prier et n’a laissé la tribune à nul autre. Sa déclaration diversement appréciée sur le calcul donnant le président sortant vainqueur à 57 % restera longtemps critiquée, dénoncée, avant d’être confirmée par le Conseil constitutionnel. Tout comme les 5 candidats admis au parrainage et bien des annonces avant l’heure qui l’ont fait surnommer « Guissané kat » -le devin. Or, en informant sur l’existence d’une plateforme digitale par laquelle BBY pouvait suivre l’ensemble du territoire national, le président de l’Asutic, Ndiaga Guèye, démontre que c’est plutôt grâce à un travail scientifique et au sérieux que lui reconnaissent ses collaborateurs que le PM réussit ses « prédictions ». Plutôt le résultat de techniques de modélisation utilisées ailleurs depuis que le big data a boosté l’Intelligence artificielle (IA).

Toujours est-il que Mohammad Dionne a réussi toutes « ses » élections. Le référendum d’abord, malgré l’appel au « Non » d’une partie non négligeable de l’opposition jusque dans les rangs des alliés du Parti socialiste et de l’Alliance des forces progressistes (Afp). Les législatives de juillet 2017 ensuite, sans doute le scrutin le plus corsé de l’histoire du S2négal. Et la présidentielle 2019, en dépit du regroupement derrière Idrissa Seck de ce que le pays compte comme hommes politiques d’envergure (d’anciens PM, deux ex-Maires de Dakar, d’anciens ministres et autant de chefs de partis politiques ou de coalitions). Avec 58,23% des votants, Dionne pouvait jubiler. Sauf que vu le taux de non votants (34 % de l’électorat, 6 millions sur une population de 15 millions d’âmes), vu le nombre des non-inscrits et absents des listes électorales pour non-obtention de la carte d’électeur et autres dysfonctionnements, il faut le faire avec modération.

Où donc Dionne pourrait-il mieux servir ? Surtout maintenant qu’il s’agit de réaliser les trois programmes majeurs promis par Macky Sall lors de la campagne électorale : « zéro bidonvilles », « zéro déchets » et « villes créatives ».  Condition sine qua non de l’émergence, mais aussi véritable gageure, même dans la perspective du Sénégal pays pétrolier. Tant de choses en dépendent.

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