PROS ET CONS FCFA : L’ANALYSE LA PLUS EXHAUSTIVE

A lire pour comprendre enfin ! L’économiste et banquier Cheickna Bounajim Cissé, auteur du livre «FCFA – Face Cachée de la Finance Africaine », analyse le débat sur le franc CFA à la lumière des performances des pays de la zone CFA.

Stabilité ! Solidité ! Solidarité ! Les « 3 S » magiques sont lâchés. Voilà les piliers ternaires qui fondent la position officielle des dirigeants de la zone franc à maintenir l’espace monétaire éponyme et son contenu, les francs CFA. Vent debout, les artisans et les partisans de la monnaie septuagénaire lancent à tous vents que la zone franc est un espace monétaire en un seul exemplaire dans le monde, dans lequel les crépitements monétaires sont rares, presque inexistants. Et ils n’ont pas tort de mettre en avant les importants résultats macroéconomiques engrangés tout au moins dans certains pays de la zone, où le sifflement des balles se dispute la partie avec le sifflement des arbitres. À l’opposé des cfobes qui font feu de tout bois (plutôt de tout billet) pour exprimer leur colère, les cfiles ne manquent pas de superlatifs pour qualifier le franc CFA de bonne monnaie : « monnaie solide », « monnaie stable », « monnaie convertible », « monnaie crédible », et tutti et quanti.

 Pourquoi, si la zone franc est si performante et si bien gérée, comme le prétendent vertement ses défenseurs et ses partisans, les pays africains qui en sont membres depuis plus d’un demi-siècle sont-ils parmi les plus pauvres et les plus corrompus au monde ?

Pour répondre à cette question essentielle, nous allons tenter de vous livrer les clés pour mieux comprendre la situation économique et sociale des pays africains de la zone franc (PAZF).

B CISSE

I- Un retard économique abyssal

Au cœur de la guerre picrocholine entre cfiles et cfobes, le retard économique des pays membres de la zone franc. Après sept décennies d’expérience monétaire et plus d’un demi-siècle d’indépendance politique, les pays qui utilisent le franc CFA font toujours partie des économies les plus faibles de la planète. À quelques exceptions près, ils émargent tous sur la short-list peu recommandable mais très convoitée de « pays les moins avancés » (PMA) et de « pays pauvres très endettés » (PPTE). Est-ce tout juste un hasard ? Il semble même que ces statuts au rabais soient très prisés par les dirigeants africains du fait qu’ils leur garantissent des taux d’emprunt avoisinant l’exemption, et qu’ils leur procurent d’importants prêts concessionnels, des subventions budgétaires et des annulations de dettes publiques.

Sur les 47 PMA inventoriés par l’ONU en 2017, 33 sont africains parmi lesquels 9 sont issus de la zone franc. Hormis la Côte-d’Ivoire dans l’espace UEMOA, le Cameroun, le Congo, le Gabon et la Guinée Équatoriale en Afrique centrale, tous les pays de la zone franc sont sur cette « liste rouge ». Pour faire court, 1 PMA sur 5 dans le monde se situe dans la zone franc. Et ce n’est pas tout ! Tous les pays de la zone franc, à l’exception du Gabon et de la Guinée équatoriale, figurent dans le groupe des pays pauvres très endettés (PPTE), une initiative du FMI et de la Banque mondiale. Sur la liste des 39 pays éligibles à l’initiative PPTE à fin juin 2015, les trois quarts sont situés en Afrique subsaharienne, dont la totalité des pays de la zone UEMOA. En vérité, les pays dits « moins avancés » ou « très endettés » issus de la zone franc ne sont pas si « extrêmement pauvres » que leur catégorisation pourrait le laisser dire. Ils regorgent de ressources agricoles et minières exceptionnelles, et très souvent mal exploitées ou sous-exploitées.

D’après l’Indice de développement humain (IDH, 2015) du PNUD, 6 des 10 pays les plus pauvres du monde se trouvaient dans la zone franc. Il s’agit de la Guinée-Bissau (178e), du Mali (179e), du Burkina Faso (183e), du Tchad (185e), de la Centrafrique (187e) et du Niger (188e/188 pays) qui ferme la marche. Dans ce lot, figurent les deux pays les plus pauvres de la planète, à savoir le Niger et la Centrafrique où 63 % de la population vit avec moins de 1,25 dollar par jour. Trois ans plus tard, le dernier classement du PNUD (IDH, 2018) ne change rien à la donne. Bien au contraire, la situation s’aggrave. Parmi les 8 pays les plus pauvres de la planète en 2018, 5 sont implantés dans la zone franc. L’UEMOA et la CEMAC se sont même partagées les deux dernières places du classement mondial. Voici la liste de ces pays : Mali (182e), Burkina Faso (183e), Tchad (186e), Centrafrique (188e) et Niger (189e/189pays dans le monde). La Côte-d’Ivoire, la locomotive de l’UEMOA, est classée au 170e rang mondial dans la plus basse des catégories (« Développement humain faible »), au même titre que tous les autres pays de la sous-région.

Sur le plan de la gouvernance, la zone franc concentrait 4 des 20 pays les plus corrompus au monde dans le classement 2016 de Transparency International : la Centrafrique (159e), le Congo (159e), le Tchad (159e) et la Guinée-Bissau (168e/176 pays). Le rapport 2018 de l’ONG allemande confirme la même tendance. Là aussi, l’UEMOA et la CEMAC se bousculent dans les profondeurs du classement mondial, avec une mention toute spéciale à l’Afrique Centrale. Cinq des six pays de la CEMAC sont parmi les plus corrompus de la zone franc : Centrafrique(149e), Cameroun (152e), le Congo (165e), le Tchad (165e), Guinée équatoriale (172e), Guinée-Bissau (172e/180 pays dans le monde).

Pourtant, les cfiles ne tarissent pas d’éloges sur les « solides résultats économiques » de l’UEMOA, pour ainsi reprendre les termes du Conseil d’administration du FMI : monnaie stable, croissance économique forte et inclusive, demande intérieure solide et résiliente, inflation faible et maîtrisée, etc. Rien que ça ! Un décor de carte postale idyllique pour estomper les rides des populations locales, illuminer leur regard vitreux, assécher leurs yeux mouillés et humidifier leurs joues arides par le désespoir du passé, la précarité du présent et l’incertitude du futur.

Robustesse de la croissance ou mollesse de l’économie ?

Revenons sur terre et gardons notre sens critique pour aborder le primat de l’argumentaire des défenseurs et partisans du franc CFA (version UEMOA) : la robustesse du taux de croissance économique. D’après le Rapport du Comité de convergence, les pays de cet espace communautaire ont enregistré une croissance économique de 6,6 % en 2016, l’un des taux les plus élevés du monde. Cette « performance » est en réalité un leurre. C’est une forme de doxa qui brouille inutilement les pistes, au moins pour cinq raisons.

Primo, retard économique important.

La robustesse apparente de la croissance masque la mollesse de petites économies locales, extraverties, vulnérables, rentières et peu diversifiées. Par exemple, prenons le cas du Mali qui a fait l’objet d’une étude documentée dans notre ouvrage « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir ». Les recettes d’exportation (par ricochet les réserves de change) de ce pays reposent essentiellement sur deux produits, l’or et le coton, vendus à l’étranger à l’état brut. Le cours de ces matières premières est fixé par la bourse des acheteurs et libellé dans la monnaie de ceux-ci. Ses importations de produits (cette fois manufacturés) sont aussi facturées en monnaie étrangère avec un prix sous le contrôle des marchés internationaux. Voilà, très simplifié le cadre économique dans lequel évolue le Mali. Ce pays avec une croissance « robuste » de 5,8 % réalisée en 2016 mettrait 75 ans (vous avez bien lu), soit l’équivalent de 3 générations, pour accéder au PIB actuel du Nigeria. S’il veut se hisser au niveau économique du Maroc actuel, le Mali devrait réaliser un taux de croissance annuel moyen de 25 % (soit cinq fois le niveau actuel), pendant au moins 10 années consécutives.

Secundo, croissance économique vs croissance démographique. 

Qualifier de « robuste » le taux de croissance économique de 6,7 % de l’UEMOA (Banque de France, 2017) et le comparer à celui de l’économie mondiale (3,7 %) ou à celui de la zone Euro (2,4 %) ne relève pas de la lucidité. C’est vraiment prendre le problème par le mauvais côté. Même le taux de croissance de 6,8 % projeté en 2018 de l’économie communautaire demeure insuffisant pour impulser une dynamique réelle de développement de la zone. Point besoin d’être expert pour comprendre cette réalité économique ! Nous la simplifions pour mieux l’expliquer. Au moins deux facteurs pèsent sur le décollage économique des pays de l’UEMOA : le retard considérable des économies locales et la forte croissance démographique. La première cause a été déjà abordée. Pour mieux comprendre la seconde, prenons toujours l’exemple du Mali. Avec un taux de croissance démographique de 3,6 % par an, la population malienne pourrait atteindre 45 à 60 millions d’habitants à l’horizon 2050, soit 3 ou 4 fois son niveau actuel. À défaut de bénéficier d’un dividende démographique, le taux de croissance réel (et non affiché) de l’économie serait très faible (environ 1 %). Le gouvernement malien est arrivé presque à la même conclusion. Dans son Programme d’Action (PAG, 2013-2018), il indique que « [le taux de croissance économique] demeure insuffisant au regard des 7 % requis dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, en temoigne l’incidence de la pauvreté qui se situe à 41,7 % en 2011 et 42,7 % en 2012 ». Selon le PNUD, le taux de pauvreté au Mali a été de 47,1 % (milieu urbain 49 % ; milieu rural 55 %) en 2013. Autrement dit, près d’un Malien sur deux est dans une situation de pauvreté avérée. Résultat des courses : la majorité des objectifs fixés par les Nations Unies (OMD) n’a pas pu être atteinte en 2015.

Tertio, des disparités importantes existent et persistent dans la zone. Selon les données de la BCEAO, la Côte-d’Ivoire a réalisé un taux de croissance de 8,3 % en 2016, soit le double de celui du Bénin (4 %). Mieux, il faut rappeler une réalité connue mais rarement reconnue. Dans l’UEMOA, il y a des performeurs (économies relativement fortes), des moins performeurs (économies moyennes), et des peu performeurs (économies fragiles). Cet ensemble hétérogène fonctionne, nous dit-on, sous la règle de la « solidarité », une des valeurs cardinales de la société africaine. Pour Pascal Rodmacq, « une communauté monétaire se fonde sur une relative homogénéité, ou au moins complémentarité des économies de cette communauté. » À l’opposé de cette pensée, la structure des économies nationales de la sous-région est loin d’être complémentaire. Ces pays ont fait le choix de partager leur souveraineté monétaire, et donc de renoncer à l’arme de la dévaluation (ou de la réévaluation) unilatérale, sans pour autant se doter de mécanismes et d’instruments permettant de booster l’intégration sous-régionale qui n’est de 16 %. Dans la CEMAC, le taux est de 3 %. Et à y regarder de près, ce sont les faibles qui portent le destin communautaire et qui supportent l’hégémonie des leaders. Voici une parabole aux relents ludiques pour aérer les esprits : Un homme de 50 kg qui porte sur sa tête un fardeau de 20 kg peut-il avoir la même cadence de marche qu’un autre de 90 kg supportant le même poids ? Et imaginez en plus que l’homme fort, en vertu de son hégémonie, puisse se délester de sa charge pour la faire porter par l’homme frêle qui ployait déjà sous la peine de sa cargaison. L’image qui pourrait en résulter suffit pour tout commentaire. Évidemment, tout ceci pourrait être qualifié de débat philosophique et de point de vue purement théorique, si les professionnels ne partageaient pas le même avis. Selon la BCEAO, « la Côte-d’Ivoire et le Sénégal demeurent les principaux fournisseurs, avec cumulativement 55,4 % du total de l’offre intra-communautaire. Du côté de la demande intra-UEMOA, le Mali et le Burkina sont les principales destinations des flux échangés avec 51,6 % du total. » Il faut rappeler que la Côte-d’Ivoire et le Sénégal représentent ensemble plus de la moitié de la richesse créée dans la sous-région. L’économie ivoirienne, considérée comme la locomotive de l’UEMOA, pèse plus que celles du Mali, du Bénin, du Togo, du Niger et de la Guinée-Bissau réunies. Le patron de l’Organisation patronale de l’industrie du Mali (OPI), Cyril Achcar, déclarait en 2015 que « la libre circulation des biens et produits dans l’UEMOA c’est bien, mais à condition que l’on ait des économies de taille égale et une bonne application des textes communautaires. » Sinon, comment voulez-vous boxer contre la Côte-d’Ivoire ou le Sénégal ? s’interroge l’industriel malien, avant d’ajouter : « Il faudrait des barrières tarifaires et des subventions pour les économies les plus faibles. » Pour justifier sa proposition, il avançait : « Il y a par exemple cette huile Dinor, dite “made in Abidjan”, alors qu’en réalité, elle arrive de Malaisie et est conditionnée au port d’Abidjan. On a juste changé l’emballage. Ce produit rentre donc sur le marché malien sans droits de douane. C’est de la fraude intellectuelle. »

Quarto, croissance et émergence. Avec cette croissance « vigoureuse », les pays de la sous-région peuvent-ils accéder à l’émergence ? Le Comité de convergence de la zone franc y répond en partie : « [Dans la zone UEMOA] aucun État membre n’a respecté les 3 critères de premier rang, soit le plus mauvais des résultats obtenus depuis 2008. […] Dans la CEMAC, la situation macroéconomique des États membres de la CEMAC a été caractérisée en 2016 par un ralentissement de la croissance économique, une détérioration des comptes des finances publiques et des comptes extérieurs, une situation monétaire moins confortable, et une baisse des tensions inflationnistes. » L’économiste Demba Moussa Dembélé, coordinateur du Forum social mondial, est plus catégorique : « Une des ironies de notre temps est que la plupart des pays africains qui parlent “d’émergence” sont des membres de la zone Franc. Le Cameroun, le Congo, la Côte- d’Ivoire, le Gabon, le Sénégal et le Tchad, entre autres, ont leurs plans “d’émergence” ! En vérité, c’est une pure illusion de croire que ces pays peuvent se “développer” en continuant à dépendre d’une monnaie qui n’est pas la leur. L’expérience a montré que les pays qui ont “émergé” ou dits “émergents” ont la pleine souveraineté sur leur monnaie qu’ils peuvent utiliser comme un instrument clé de politique économique. C’est le cas des “dragons” et “tigres” asiatiques, ou encore des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). »

Quinto, répartition inégale des fruits de la croissance. Les pays africains de la zone franc ploient sous le poids des inégalités. La rue grogne de pauvreté. La presse, se faisant écho du marmitage populiste, dénonce avec vigueur la misère de la population. Chacun scande : la croissance ne se mange pas ! Les gouvernants, soumis à la dictature des mesures d’austérité, tempèrent et rétorquent avec ironie : « On ne peut pas non plus manger sans croissance. » Il faut d’ailleurs souligner que les institutions internationales, longtemps prises à tort comme boucs émissaires du non-développement de l’Afrique, et – il faut aussi le reconnaître –promptes à distribuer des satisfécits de “bon élève”, se tiennent de plus en plus à distance du référent économique utilisé, en laissant aux dirigeants africains la pleine responsabilité d’assumer les errements de leurs politiques publiques et de l’échec de leur modèle de développement. En mars 2015, à l’occasion de la Conférence internationale sur l’émergence de l’Afrique tenue à Abidjan, la patronne du PNUD, Helen Clark, déclarait : « Je considère que l’objectif de l’émergence n’est pas tant la croissance du PIB en soi : il s’agit plutôt d’une quête visant à améliorer la santé et le bonheur des êtres humains afin que nous puissions tous réaliser notre plein potentiel et participer pleinement à la vie de nos sociétés. » La question essentielle ne doit pas se résumer à la comestibilité de la croissance mais plutôt à sa saine distribution. Ainsi, serions-nous tenté de prolonger la drôlerie évoquée plus haut par cette interrogation plus bouffonne : « Si la croissance se mange, qui la mange ? » La croissance (du PIB) est nécessaire et utile pour une économie, dans ce sens qu’elle ne traduit que l’évolution, la performance, la dynamique d’un agrégat économique. Mais cette croissance ne sert le bien-être d’une société (développement social) que si ses fruits font l’objet d’une répartition plus équitable. En somme, la croissance est nécessaire et même indispensable, mais elle n’est suffisante que si ses fruits sont bien distribués.

Pour clore ce point sur la nécessité de relativiser l’importance accordée par les gouvernants de l’UEMOA et leurs « partenaires » à la croissance « forte et robuste » de leurs économies, rappelons le message bien à propos du roi du Maroc. Le 30 juillet 2015, à l’occasion du 16anniversaire de son intronisation, Mohammed VI a fait une intervention remarquable en ces termes : « La croissance économique n’aura aucun sens si elle ne se traduit pas par l’amélioration des conditions de vie des citoyens. » La suite de l’adresse du souverain marocain est plus édifiante : « Tout ce qui a été réalisé, nonobstant son importance, restera insuffisant pour notre pays tant qu’une frange de la société continue à souffrir des conditions pénibles de la vie, et tant qu’elle éprouve le sentiment d’être marginalisée, malgré tous les efforts déjà consentis. »

II- Des indicateurs de non-développement

Au regard de leurs énormes richesses humaines, agricoles et minières, on peut sans se tromper dire et écrire que les pays africains de la zone franc ont tourné le dos au développement. Hormis deux pays (Cameroun et Gabon) situés dans la CEMAC, au moins le tiers des populations des États membres de la zone franc vivent en deçà du seuil de pauvreté. Dans l’espace UEMOA, cette extrême pauvreté concerne plus de la moitié des habitants du Bénin, du Mali, du Togo et dans une moindre mesure de la Guinée-Bissau. Les inégalités de revenus très élevées sont le terreau fertile de fortes tensions sociales et de positions extrémistes. L’accès aux besoins primaires comme l’eau potable, l’électricité, la santé, l’école, le transport, l’alimentation est presque un luxe pour une bonne partie des citoyens, victimes de politiques publiques molles, incohérentes, peu ambitieuses et sous-financées. Comme corollaire de ces conditions de vie difficiles, l’espérance de vie à la naissance dans cette partie de l’Afrique est l’une des plus basses de la planète. Aucun des 15 États membres de la zone franc ne se rapproche de la moyenne mondiale (72 ans). Certains pays, comme la Centrafrique et le Tchad, ont une espérance de vie du niveau de la France du début du siècle dernier (50,45 ans en 1913). Comment la Corée du Sud, qui avait une espérance de vie à la naissance identique à celle de beaucoup de pays africains (53 ans en 1960), a-t-elle pu atteindre en moins d’un demi-siècle le statut éducatif et sanitaire des vieilles nations occidentales ?

Le franc CFA (et son contenant, la zone franc) reste une petite monnaie à l’échelle internationale, portée par de petites économies africaines. La taille économique de la zone franc est trop faible pour constituer un marché d’envergure mondiale. Les 15 pays africains réunis dans cet espace communautaire ont une population totale de 164 millions d’habitants, selon le rapport de la Banque de France ; moins que celle du Nigéria (182 millions). En 2015, ils avaient un PIB cumulé (166 milliards de dollars) inférieur au chiffre d’affaires réalisé par la seule entreprise coréenne Samsung (177 milliards de dollars la même année). La production des pays africains de la zone franc ne représente qu’un peu plus du 10e (12 % exactement) de celle de la Corée du Sud. Autrement dit, un Sud-Coréen produit 27 fois plus qu’un ressortissant de la zone franc.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, plusieurs pays africains damaient le pion à la Corée du Sud. « Dans les années 1960, les Coréens étaient tellement pauvres qu’ils devaient vendre leurs cheveux », rapporte l’hebdomadaire Jeune Afrique. Aujourd’hui, le géant asiatique réalise l’équivalent de la moitié de la production de l’ensemble du continent africain. Il est la 11e puissance économique mondiale. À titre d’illustration, la Côte-d’Ivoire (première économie de la zone UEMOA) avait à son indépendance (en 1960) un PIB par habitant ($ US constant 2005) de 1 205 dollars contre 944 dollars pour la Corée du Sud à la même période. Ce n’est qu’en 1972 que le « dragon asiatique » s’est détaché avec un PIB par habitant de 2 067 dollars contre 1 967 dollars pour l’« éléphant africain ». Et depuis cette date, l’écart n’a cessé de se creuser, au point qu’aujourd’hui toute comparaison entre les deux pays paraît inopportune parce que présentant peu d’intérêt. En 2016, le revenu moyen du Sud-Coréen (25 459 dollars par an) est 16 fois supérieur à celui de l’Ivoirien (1 563 dollars par an), dont le niveau de vie s’est nettement dégradé durant les quatre dernières décennies. Le pays du « Matin clair » doit ce boom économique à deux valeurs essentielles : la réactivité et la créativité. Et tout cela grâce à la vision et à l’audace de ses dirigeants, arrimées à la discipline et à l’engagement des Coréens, mobilisés tous pour la cause nationale. Les chaebols constituent la pièce maîtresse du modèle coréen. Ils désignent des conglomérats de sociétés entretenant entre elles des participations croisées, et qui englobent chacun une galaxie d’autres entreprises de tous les domaines d’activité, de l’industrie aux services. Pour Jeseong Park, chercheur au Korea Labor Institute, « la plupart des grandes entreprises coréennes sont les filiales des chaebols et plus de 6 PME sur 10 sont leurs fournisseurs, leurs sous-traitants, ou leurs sous-sous-traitants. » Selon les analystes, le chiffre d’affaires cumulé des chaebols représente deux fois le PIB de la Corée du Sud. Par exemple, Samsung, leader mondial de l’industrie high-tech, génère 20 % du PIB sud-coréen. Plus d’1 téléphone portable sur 5 vendu dans le monde est de marque Samsung. Ce groupe fait partie des 4 plus grands chaebols connus dans le monde. Les autres sont : Hyundai (5e constructeur mondial avec 7,6 millions d’unités vendues en 2013) ; LG (5e fabricant mondial de téléphones portables), et SK Group (avec plus de 30 000 employés dans 113 pays dans le monde). Ainsi, la Corée du Sud compte 15 entreprises parmi les 500 plus grandes compagnies mondiales (soit autant que la Suisse et davantage que le Canada et les Pays-Bas).

III- Un système éducatif à terre

Par une clarté vespérale de la fin des années 80, je retrouvai un ami affaissé sur une chaise dans la cour de sa maison, l’air visiblement préoccupé. Un stylo rouge à la main, méconnaissable à son bout mordillé, il me tint la feuille d’un élève inscrit à l’examen du DEF (diplôme d’études fondamentales). À l’épreuve de sciences, la question posée fut la suivante : « Quel est le lien entre le bacille de Koch et le bacille du charbon ? » L’élève argumenta, avec forces détails et illustrations à l’appui, sur la différence entre le charbon (de bois) et le bois (de chauffe), et en conseillant même l’utilisation des « foyers améliorés », et pour les plus nantis, des réchauds à gaz. L’enseignant n’était pas remonté contre l’apprenant pour le « hors-sujet » manifeste, mais enrageait à l’idée de ne pas lui venir en aide, en raison de son identité dissimulée par l’anonymat de sa copie d’examen.

Cette anecdote est pour rappeler que la crise du système éducatif dans les pays africains n’est pas récente. Mais, aujourd’hui, elle a atteint des proportions effarantes et effrayantes. Et dire qu’on n’a pas encore atteint le fond. Tenez, un pays africain de la zone franc a organisé une évaluation de ses enseignants. Les résultats de ce test ont été rendus publics le 11 août 2017. Malgré des épreuves relativement faciles (niveaux CE2 et CM2), 37 194 enseignants, soit 66,5 % des participants, n’ont pas eu la moyenne. 19,2 % ont obtenu une note de moins de 5 sur 20. « En situation normale, il s’agirait de faire partir tous ceux qui ont moins de 8 de moyenne, mais nous n’avons pas sur le marché des enseignants de qualité pouvant les remplacer. La meilleure solution est d’être pragmatique et nous avons considéré que tous les enseignants qui ont obtenu entre 0 et 3 seront extraits automatiquement du système », a concédé, visiblement dépité, le ministre en charge de l’enseignement primaire du pays concerné.

Voici quelques-unes des surprenantes questions de ce test inédit :

« Abdou a 26 poules. Le chat de son voisin en a dévoré la moitié la nuit dernière. Combien de poules lui reste-t-il ? » 

Réponse : Selon le ministre, certains enseignants ont eu zéro à cette question.

« La potière a fabriqué 30 canaris. Très tôt le matin, son petit-fils en a cassé 12. Combien de canaris possède-t-elle maintenant ?

Réponse : Selon le ministre, des enseignants, certains de surcroît directeurs d’école, ont eu zéro à cette question.

« Un kilomètre est égal à combien de mètres ? » « Une heure est égale à combien de minutes ? » 

Réponse : Selon le ministre, des enseignants ont eu zéro à cette question.

À notre tour de nous interroger sur deux points :

Quel avenir pour les enfants qui sont déjà passés entre les mains des enseignants qui n’ont même pas réussi à faire un calcul élémentaire de soustraction ou de division ? Quel avenir pour ce pays lorsque les enfants ainsi formés ou déformés (à chacun sa convenance) arriveront à l’âge adulte ?

Le 30 juillet 2018, un autre pays de la sous-région a tenté en vain d’évaluer lui aussi son corps professoral. Peine perdue ! Les enseignants ont refusé, à la quasi-totalité (98 %), de se soumettre au test malgré les fortes injonctions de l’administration publique.

En vérité, ce n’est pas seulement l’éducation qui bat de l’aile dans la zone franc. C’est le travail même qui est en crise. On veut tout avoir, tout de suite, sans gros effort. Le système « G » s’est même substitué au système « D ». On ne veut plus se débrouiller (D), on préfère aller en grève (G). Les élèves et étudiants « grèvent » pour ne pas aller à l’école, tout en déclamant le diplôme. Les enseignants « grèvent » en prenant les notes des apprenants « en otage », tout en réclamant une augmentation salariale. Les parents « grèvent » de peur d’assumer leurs responsabilités, tout en clamant leur statut de tuteur. Et même l’État s’en mêle en décrétant « l’année blanche », tout en proclamant son autorité. Et comme ça, tout le monde est content : la nature est belle, les oiseaux chantent, et pour tous, la démocratie conquise est acquise ! Et si tout cela ne vous coupe pas le souffle, le sommeil et l’appétit, visitez les campus universitaires de certains pays africains de la zone franc. Vous trouverez dans ces véritables « camps militaires » retranchés plus de pistolets, de manchettes et de coupe-coupe que de livres dans les bibliothèques et d’appareils d’analyse dans les laboratoires. Là, avec un tel arsenal de guerre (et non d’étude), les étudiants – promus par le destin comme les futurs dirigeants du pays – s’affrontent et se tirent dessus, à balles réelles, pour quelques fadaises et fariboles. Les professeurs, prenant leurs jambes à leur cou, se réfugient dans les bras de la puissance publique, impuissante à son tour à faire régner l’ordre et la discipline dans l’école de la République. La violence dans l’espace scolaire et universitaire s’est totalement banalisée dans cette partie du monde, au point que chacun s’en accommode.

Et pendant ce temps, le monde est en mouvement. En Asie, nos anciens compagnons de route, nous laissant sur le bas-côté, continuent de surperformer à « haute vitesse ». Chez eux, l’école est devenue un haut lieu de compétition, un pôle d’excellence. Parents et élèves se culpabilisent, au point de se suicider, pour avoir été moins performants que leurs voisins. Par exemple, en Corée du Sud, le système éducatif est quasi militarisé : « après l’école, c’est l’école ». Huit Coréens sur dix vont à l’université (un record mondial). Pour les parents coréens, la consigne aux enfants est claire : « il faut être le meilleur. » Et pour atteindre cet objectif, ils cassent la tirelire pour leur progéniture. Rien n’est de trop pour être au top ! Les jeunes Coréens, surdiplômés, sont « gavés » en permanence de savoir. Partout, c’est une course effrénée à la performance et à l’innovation. La société est en compétition permanente avec elle-même et pour elle-même. « Les élèves ont parfois 1, 2, voire 3 ans d’avance sur les programmes, alors ils s’embêtent ! », confie un professeur d’école publique.

IIII- Les marchands de sommeil

En Afrique, les « marchands de sommeil », placides et stoïques, mettent l’huile dans les rouages des serviteurs du prince du jour. Il s’agit de tout ce beau monde qui anime la cour des décideurs (dirigeants politiques et chefs d’entreprise), où bien souvent (il faut le regretter et le condamner) l’opportunisme est érigé en voie d’ascension et la flatterie en baromètre de loyauté. Les gouvernants de la zone franc sont-ils bien entourés ? Difficile de répondre par l’affirmative, au vu des maigres résultats de leurs pays. Il est mieux indiqué de dire qu’ils sont bien encerclés. À la clameur des comptines, certains de leurs obséquieux collaborateurs, officiels et de l’ombre, aux comportements fantasques, usent et abusent de chatterie, de cajolerie, de flagornerie pour caresser leurs tympans, flatter leur rétine et anticiper leurs foucades. Ils leur font accroire : « Sir ! Vous êtes le meilleur de tous et tout va pour le mieux dans le meilleur monde ». « N’écoutez pas les aigris, ils ne vous arrivent même pas à la cheville », persiflent-ils. Le but de ces partisans et autres courtisans, artisans de la décadence des pouvoirs en Afrique, est que leur « client » ne puisse jamais se remettre de leurs conseils soporifiques, et par conséquent que celui-ci puisse être maintenu dans un état de dépendance permanente. Très loin des préoccupations d’intérêt général, avec une attitude bravache, ces épicuriens sont prêts à tout pour préserver et renforcer le grisbi, quitte à anéantir de simples citoyens soucieux du devenir de leur pays ou de leur entreprise. Pourtant, ils doivent se rappeler les propos caustiques du président malien Ibrahim Boubacar Keïta, qui ne s’est pas privé de fustiger le comportement de ses anciens collaborateurs qui lui ont tourné le dos : « Beaucoup accourent quand le plat est servi, mangent à satiété, et de peur d’avoir à participer à la vaisselle, bien rassasiés, se retirent piteusement. D’autres craignent de s’interroger en sachant les péripéties au jour le jour, en les parfaisant, en en tirant bénéfice, au jour de la reddition des comptes, à l’heure du bilan qu’on hésite à s’approprier, à assumer et à défendre – singulier sens de la dignité ! »

Il faut donc arrêter de s’encenser inutilement. C’est même improductif. Les initiatives avortées de révision constitutionnelle du président béninois Patrice Talon en matière de renforcement de gouvernance devront inspirer les instances dirigeantes de la zone franc. À côté de l’Accord de coopération monétaire conclu avec la France depuis des décennies, il peut être utile de prévoir une Charte de bonne gouvernance contraignante, dans laquelle une disposition pourrait porter sur « l’interdiction du culte de la personnalité » dans tout l’espace communautaire. Ainsi, toute prise de position ou toute manifestation publique à l’effet d’apporter un soutien, de chanter les louanges d’un dirigeant politique au pouvoir ou d’une institution publique sera interdite et punie sévèrement. Par contre, les manifestations de protestation, d’opposition et de contestation contre les gouvernants et leurs politiques doivent être autorisées. En clair, il s’agit de mettre définitivement fin à cette « filière porteuse » de laudateurs qui a causé et qui continue de causer un énorme préjudice au continent.

V- Le manque de vision 

Quand un pays est sérieux, ses dirigeants font les choses sérieusement. Leur action ne se limite pas à gérer « un temps de présence », en faisant un coup par-ci un coup par-là pour les besoins de l’applaudimètre. Il s’engage, plutôt, dans le cadre d’une vision longue et partagée, à construire l’avenir de leur pays, quitte à déplaire aux courtisans et autres partisans.

En Corée du Sud, il n’y a pas eu de spectacle, encore moins de miracle. C’est un État stratège qui dispose d’un modèle, mûrement réfléchi, méthodiquement conçu et rigoureusement mis en œuvre. L’ancien président sud-coréen Lee Myung-Bak, surnommé LMB ou le « bulldozer » pour les qualités exceptionnelles dont il a fait montre pendant les trois décennies passées à Hyundai, a lancé durant sa présidence (2008-2013), « Plan 747 » encore appelé « Corée 7-4-7 » qui vise à atteindre 7 % de croissance annuelle du PIB, à procurer un revenu annuel de 40 000 dollars américains par habitant, et à faire du pays la 7e puissance économique mondiale. Même si tous les résultats n’ont pas été atteints, il a permis de maintenir le cap. Son successeur, Park Geun-hye procédera à quelques réaménagements du modèle en annonçant le 25 février 2014 le lancement du Plan « 474 » : une croissance économique de 4 %, un taux d’emploi de 70 % et un revenu par tête de 40 000 dollars américains. Même si ces deux dirigeants ont connu des infortunes diverses, le modèle coréen a prévalu et a transcendé ces contingences. Aujourd’hui, la Corée du Sud est la 11e puissance économique mondiale (la 4ed’Asie), avec un taux de croissance annuel de 3,1 % et un PNB par habitant de 38 260 dollars (Banque mondiale, 2017).

Pour mieux expliquer cette vision coréenne, nous allons prendre le cas des trains à grande vitesse. On aurait pu prendre aussi l’exemple du nucléaire civil, de la robotique, ou de l’automobile. Bref, les exemples de réussite au pays du « Matin clair » ne manquent pas. (…) Comme le dirait l’autre, on ne peut nier qu’en 20 ans, la Corée du Sud est passée du statut de « client à choyer » à celui de « concurrent à redouter. ». Aujourd’hui, la France peine à gagner un marché face à la Corée du Sud. Ce pays est le plus desservi par le TGV au monde, avec 45 % de la population coréenne concernée. Dans une étude publiée en février 2016 de la société GoEuro, spécialisée dans les recherches de voyages par train ou par bus en Europe, la France arrive en 4e position dans le classement des pays les plus performants au monde en termes de TGV, derrière le Japon, la Corée du Sud et la Chine. Saviez-vous que la Chine ne s’est engagée dans la construction du TGV qu’en avril 2008 avec le lancement du train CRH3 ? En quelques années, elle a pu se doter du plus gros réseau au monde avec 22 000 kilomètres, soit 60 % du parc mondial et dix fois plus étendu que celui de la France. En 2013, le réseau à grande vitesse chinois n’était long que de 10 000 km. La Chine ambitionne de desservir 80 % de ses villes en 2020 avec un réseau de 30 000 kilomètres de lignes qui sera porté à 38 000 km en 2025, puis 45 000 km en 2030. Mieux, depuis le 21 septembre 2017, la Chine possède le TGV le plus rapide au monde. Baptisé Fuxing CR400, il a une vitesse commerciale de 350 km/h. Et les Chinois ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Ils travaillent actuellement sur « un train qui puisse rouler à 600 à l’heure commercialement, grâce à la technologie de sustentation, sans contact avec les rails et hyper silencieux. »

Et l’Afrique ? Qu’est-ce qu’elle a fait durant la période vicennale et décennale pendant que l’Asie bruissait de labeur et de ferveur ? Qu’est-ce que les pays africains de la zone franc ont négocié avec la France durant 58 ans pour fabriquer chez eux leur propre monnaie alors qu’en seulement 6 ans, la Corée du Sud, qui était jadis aussi pauvre qu’eux, s’appropriait la technologie française pour produire son propre TGV ? Nul besoin d’être expert pour le savoir. Ça crève les yeux ! Ça tonne dans les oreilles ! Ça détonne sous les pieds ! Rien que de la peur et de la torpeur sous les tropiques : à consommer tous les produits finis exportés par les autres, même ceux périmés ou frelatés ; à produire tout ce qu’on ne consomme pas ; à exporter à l’état brut tout ce que Dame nature nous a gratifiés ; pire, à se tuer et à s’entretuer ; à se chasser et à se pourchasser ; à tricher pour conserver le pouvoir, à comploter pour accéder au pouvoir ; bref, à tout faire pour s’engraisser pour les « prédateurs » du monde, ceux pour qui le mot « compétition » relève de la survie.

VI- À quoi sert de mourir riche si on doit vivre pauvre ?

Laissons les chiffres à leurs tortionnaires et les rapports à leurs pensionnaires, et parcourons la zone franc ; d’ouest au centre, la vie est difficile. C’est un euphémisme de le dire, et même de l’écrire. Dans la plupart des zones rurales et désertiques, les populations africaines, confrontées à la pâleur du quotidien, manquent de tout, et même de l’essentiel. L’État, à travers l’administration publique et les services sociaux de base, est pratiquement inexistant dans certaines localités. Les populations s’y auto-administrent, avec bien souvent la générosité financière de sources non contrôlées. Le pouvoir central est concentré dans la capitale et dans quelques grandes villes. Tenez, saviez-vous que dans des milliers de villages, un centenaire (âge exceptionnel pour des PAZF qui ont une espérance de vie moyenne comprise entre 50 et 66 ans, alors que celle-ci est de 66 ans au Ghana, 77 ans au Maroc, 81 ans en France, 84 ans au Japon et 87 ans à Monaco !) peut quitter ce bas monde sans jamais accéder, une seule fois, à l’électricité et à l’eau potable ? Pourtant ce vieillard a passé toute sa vie, avec la simple daba comme outil, à arracher à la terre de quoi se nourrir et subvenir aux besoins de sa famille et de la communauté. Dans la zone franc, la vicinalité des centaines de villages, point des îles, est rompue pendant toute la période hivernale. Des centaines de femmes enceintes transportées dans des charrettes de fortune, attelées par des ânes affamés, donnent la vie en cours de route en y perdant la leur. Des milliers de jeunes, désespérés de continuer à espérer, sont enrôlés pour des aventures incertaines par des crapules sans scrupule. Et on peut égrener les exemples du non-développement presque à l’infini. Pourtant, les pays africains de la zone franc regorgent d’abondantes ressources en eau, d’immenses terres cultivables et d’un exceptionnel potentiel minier. Franchement, à quoi sert de mourir riche si on doit vivre pauvre ? À quoi sert de détenir des quantités importantes de réserves colossales en or et en devises fortes dans les pays industrialisés (qui ont déjà bouclé leur cycle de développement) alors que les économies locales, sous-financées, n’ont même pas amorcé le « take-off » ? Ces questions risquent de paraître stupides au regard de leur réponse évidente ; pourtant, les incohérences relevées doivent bien être élucidées un jour.

Les défenseurs de la zone franc estiment que la situation des pays membres aurait été catastrophique, plus difficile que ce qu’elle est aujourd’hui, si le franc CFA n’existait pas, et que la monnaie unique n’a rien à voir avec la paupérisation des pays qui l’ont en partage. Cette thèse est totalement battue en brèche par les pourfendeurs, qui pensent que l’état léthargique de l’économie des pays subsahariens de la zone franc est dû en grande partie au franc CFA, ou tout au moins à son arrimage fixe à la monnaie ancre (l’euro, et bien avant, le franc français). À l’appui de leur argumentaire, les thèses développées par d’éminents économistes comme Joseph Eugène Stiglitz (Nobel d’économie 2001), Paul Krugman (Nobel d’économie 2008) et Thomas Piketty.

Le professeur Stiglitz a publié en septembre 2016 L’Euro : comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe (Éditions LLL, Les Liens qui Libèrent). Dans la note de présentation de l’ouvrage, l’éminent économiste américain décrit « l’euro comme un mauvais mariage entre 19 pays. Quand un couple qui a des problèmes va voir un conseiller matrimonial, les conseillers à l’ancienne essayaient de trouver comment faire fonctionner leur mariage, mais un conseiller “moderne” commence par poser la question : ce mariage doit-il être sauvé ? Les coûts du divorce – tant financiers qu’affectifs – peuvent être très élevés, mais rester ensemble peut être encore plus coûteux. Une des premières leçons de la science économique est que le passé est le passé. On doit toujours se demander : au point où nous en sommes, que devons-nous faire ? » L’ancien vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale propose que chaque pays européen ait sa propre monnaie (l’euro), tout en précisant qu’ « un euro grec ne s’échange pas à parité avec un euro italien ou allemand. » Si la politique monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) est fortement questionnée, qu’en est-il de celle de la zone franc ? Peut-on envisager un franc CFA malien différent de celui de la Côte-d’Ivoire, du Sénégal, ou même du Niger ? Autrement, 3 francs CFA, avec des valeurs différentes, peuvent-ils être envisagés pour mieux traduire le niveau économique des pays de l’UEMOA, sans dévisager la « solidarité », ce concept si cher aux autorités publiques et monétaires de la sous-région ? Ou, tout uniment, faudrait-il envisager la fin du franc CFA pour marquer la souveraineté monétaire des pays africains ? Le débat est ouvert et doit le rester aussi longtemps que nécessaire.

VII- Le problème est-il (seulement) le franc CFA ?

Il faut être juste. Tout n’est pas si mauvais au niveau du système monétaire de la zone franc. Le franc CFA et la France ont beau avoir le dos rond, on ne peut pas – de bonne foi – leur imputer tous les maux économiques et sociaux des pays africains de la zone franc. Encore que la monnaie septuagénaire a sa part de responsabilité dans la situation actuelle de la zone, charge qui doit être assumée par ceux qui en assurent la gestion et la convertibilité. Le système a certainement beaucoup d’inconvénients ; il présente néanmoins quelques avantages qui sont largement développés dans notre ouvrage.

Que dire, donc, de la mal gouvernance en Afrique, de la corruption, du laxisme, du laisser-aller, du non-respect du bien public, de l’incivisme, de l’effritement des valeurs morales et sociétales, du déficit de démocratie, de l’absence de vision réelle et longue, de l’incohérence et de l’inefficacité des politiques publiques austères et contraignantes ?

Croire, un seul instant, qu’un changement de monnaie sera la solution miracle aux nombreux problèmes qui assaillent la zone franc serait un leurre, une thèse difficilement tenable et soutenable. Il faut donc s’écarter des solutions cosmétiques aux relents populistes et idéologiques, et regarder la réalité en face. Le franc CFA est certainement une partie du problème, mais il n’est ni la seule ni la principale cause du délitement socioéconomique des pays de la CEMAC et de l’UEMOA. Mais, au stade où en sont les populations africaines des deux zones monétaires, presque démunies de tout bien et munies de tout mal, toute solution – mineure soit-elle – doit être explorée et mise en œuvre. Ne dit-on pas « quand on se noie, on s’accroche à tout, même au serpent » ?

Il faut donc être très clair. La responsabilité des dirigeants africains dans la situation désastreuse de leurs pays est une réalité. Et ils doivent l’assumer, sans chercher à s’en dégager, ni à en faire supporter le poids à une monnaie, fût-elle héritée de la colonisation. En ces temps de sécheresse patriotique, osons proposer les vérités primaires du prix Nobel de la paix Woodrow Wilson, 28e président des États-Unis : « Je suis un homme des plus malheureux. J’ai inconsciemment ruiné mon pays. Une grande nation industrielle est contrôlée par son système de crédit. Notre système de crédit est concentré dans le privé. La croissance de notre nation, en conséquence, ainsi que toutes nos activités, sont entre les mains de quelques hommes. Nous en sommes venus à être un des gouvernements les plus mal dirigés du monde civilisé, un des plus contrôlés et dominés non pas par la conviction et le vote de la majorité mais par l’opinion et la force d’un petit groupe d’hommes dominants. »

L’analphabétisme de leur peuple leur concède un répit avec le dépit de 88 % des enfants africains qui entrent dans l’âge adulte sans pouvoir lire. Mais cette trêve ne sera que brève. Avec le développement vertigineux des réseaux sociaux, l’exacerbation de la pauvreté et la « grandiloquescence » de la corruption, la vérité luit au loin et s’approche à grands pas. Le réveil risque d’être brutal, et même létal, pour les plus engourdis. En 1992, le très controversé président de la première puissance du monde, George H. W. Bush avertissait : « Si le Peuple avait la moindre idée de ce que nous avons fait, il nous traînerait dans la rue et nous lyncherait. » Sept décennies auparavant, son compatriote, l’industriel Henry Ford, disait pratiquement la même chose : « Il est appréciable que le peuple de cette nation ne comprenne rien au système bancaire et monétaire, car si tel était le cas, je pense que nous serions confrontés à une révolution avant demain matin. »

Le regretté Pr. Joseph Tchundjang Pouemi, dans son célèbre ouvrage Monnaie, servitude et liberté, partagea un entretien qu’il a eu le 28 septembre 1978 avec un ministre africain en marge de la réunion annuelle conjointe de la Banque mondiale et du FMI : « Je n’ai jamais dit que la solution de nos problèmes monétaires ouvrirait les portes du paradis, ne serait-ce que parce qu’une société sans problèmes est une société morte, et je ne souhaite pas que l’Afrique meure. Par contre, je pense que la solution de beaucoup de nos difficultés passe par une meilleure maîtrise de nos circuits financiers, donc monétaires. » L’économiste camerounais, à la fermeté éprouvée et au raisonnement rigoureux, poursuivit : « Pour prendre l’exemple de notre sécurité, je crois que nous devrions être capables d’assurer notre défense, être donc militairement forts. Mais, pour cela, il faudrait entretenir et équiper nos armées pour les rendre plus efficaces. Cela implique que nos économies sécrètent suffisamment de revenus pour qu’une partie puisse être distraite et affectée à la vie des troupes et à l’achat (ou à la production, pourquoi pas !) du matériel. C’est dire que nos pays devraient accélérer leur croissance économique, donc le rythme d’investissement dans la production des biens et des services. Or, investir à bon escient, c’est avant tout disposer de circuits financiers soigneusement organisés avec à leur tête des banques centrales conduites avec rigueur et rationalité, bref une monnaie bien gérée. [Ce] cheminement ne peut être inversé. » De façon divinatoire ou analytique, à près de quatre décennies de longueur, cet aphorisme du regretté professeur camerounais devrait inspirer l’élite politique et intellectuelle africaine.

Conclusion

L’ancien Premier ministre français Édouard Balladur cité en incipit rappelait, à juste raison, que « la monnaie n’est pas un sujet technique, mais politique, qui touche à la souveraineté et à l’indépendance des nations. » Il faut donc être précautionneux dans son traitement, à l’image de ce « sagambule » cherchant l’équilibre de sa pensée sur un fil spumeux en temps brumeux. Est-il de bon aloi de se faire l’écho de la controverse sur le franc CFA ? Est-ce à dire, au motif de cette prudence du serpent, qu’il faut faire du fétichisme sur la question monétaire dans la zone franc ? Point du tout ! Ce n’est pas parce que c’est sensible qu’il ne faut pas en débattre.« Le comble de la prudence est de se faire couper une jambe de peur de la casser un jour », disait François-Rodolphe Weiss. Le juriste français Malesherbes, de son vrai nom Chrétien-Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, avertissait : « Il faut avoir l’œil bien fin pour saisir la ligne qui sépare la prudence de la dissimulation. » Lui qui fut responsable de la censure royale et même secrétaire d’État de la Maison du roi, il ne sut mieux dire. Son souci du détail pour faire triompher la vérité finit par avoir raison de lui. Arrêté lors de la tourmente révolutionnaire, il fut guillotiné le 22 avril 1794 avec presque toute sa famille (sœur, enfants, petits-enfants et gendres). On rapporta qu’en sortant de prison pour monter dans la sinistre charrette qui le conduisit à sa funeste fin, son pied heurta une pierre et lui fit faire un faux pas : « Voilà, dit-il en souriant tristement, un mauvais présage ; à ma place, un Romain serait rentré. » La morale de cette parlure tient à un fil tenu par Jean Jaurès qui disait : « Le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. »

Les pays africains qui ont le franc CFA comme monnaie officielle accusent un retard inamissible et inadmissible au décollage alors qu’ils disposent de tous les atouts pour réaliser un destin de rêve, à la dimension des besoins légitimes de leurs populations. Au vu des statistiques exposées et des arguments servis, peut-on de bonne foi dire que la zone franc est un espace de développement ? Assurément, non. Pourtant, à l’origine, la « coopération monétaire » avec la France devait « permettre aux pays d’outre-mer [actuels PAZF] d’avancer sur la voie du développement plus vite qu’ils ne pourraient le faire seuls. » Sept décennies plus tard, les pays africains de la zone franc ne se portent pas mieux qu’ils n’étaient auparavant. Ils sont malades de leur économie, de leur monnaie commune, de leur système bancaire, de leur élite politique et intellectuelle… Leurs populations, en rade, souffrent d’une pauvreté multidimensionnelle et de la mauvaise gouvernance. Elles manquent de tout, même de l’essentiel pour survivre. Elles préfèrent fuir leurs terres pour se livrer à la mer. Chers dirigeants africains, prenez garde à cette fuite de cerveaux et de bras valides. Le défunt premier ministre belge Paul Vanden Boeynants nous rappelle que « quand les dégoûtés seront tous partis, il ne restera plus que les dégoûtants ». Et le mal est si profond, si durable, que sa curabilité interroge même les plus optimistes. Par extraordinaire, si cela se réalisait sur cinq ou sept ans (durée de la plupart des mandats présidentiels âprement disputés entre tenants et quêteurs) – le domaine du possible étant vaste – ce sera miraculeux ; et le miracle est un mirage en matière économique qui n’est pas traité dans cet ouvrage. Dans la plupart des PAZF, les plans de développement, limités à la gestion d’un temps de présence (un ou deux mandats présidentiels), sont un véritable « dolly » économique, dont la manifestation la plus évidente fut la non-réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) mués, depuis peu, en Objectifs du développement durable (ODD), avec comme nouvelle échéance 2030. Subrepticement, avec une dose subtile de sémantique noyée dans un torrent de rhétorique, la communauté internationale, avec l’entregent manifeste des gouvernants des pays pauvres, a troqué « M pour Millénaire » contre « D comme Durable ». Ainsi, ils pestifèrent un système mondial mortifère en neutralisant toute perspective temporelle pour les populations assistées. Ils doivent simplement se souvenir de ces propos de bon sens : « Tout ce qu’un esprit humain est capable de concevoir, un autre esprit humain est capable de le comprendre. » Autrement, tout ce que vous pouvez faire, d’ordinaire ou d’extraordinaire, quelqu’un d’autre est capable de le défaire, de le refaire et même de le parfaire.

Oui ! La zone franc va mal. Ce n’est point une fatalité. Et il y a des remèdes. Sans verser dans la victimisation ou la culpabilisation, il faut agir en toute conscience. Que l’on soit donc clair, notre propos n’est pas de charger le franc CFA et son contenant (la zone franc) pour décharger les gouvernants africains. Encore moins de dire que rien n’est fait et que le tableau est totalement noir. « Il faut savoir raison garder », pour ainsi paraphraser un président africain qui affectionne particulièrement cette expression célèbre d’Aristote. Soyons donc lucides !Pour s’extraire de la misère, les pays africains de la zone franc n’ont d’autre choix que de réaliser le marathon de l’émergence avec le rythme d’une course de vitesse et l’endurance d’une course de fond. Ils ont plus besoin de partenaires que de donateurs, de prêts libres que de dons liés, de relations durables que de charité vénérable. Comme le dirait le président malien Ibrahim Boubacar Keïta : « Coopération oui ! Sujétion non ! » Que chacun puisse s’en souvenir, le développement est un concept profondément endogène. On ne peut pas le sous-traiter en le confiant à un « allié historique » comme la France, le FMI, la Banque mondiale ou l’Union européenne, aux « partenaires au développement » et aux « pays frères et amis », avec l’espoir qu’ils sauront faire preuve de mansuétude à notre égard. Et même à rêver que ces pays ralentiraient leur économie pour que la nôtre puisse décoller. Ce sera trop leur demander. Et même si c’était le cas, ils ne le feront pas. Ce n’est pas parce qu’ils aiment le foie gras qu’ils doivent forcément s’intéresser à la vie du canard. Dans un contexte de compétition mondiale féroce, chaque État veille, légitimement et jalousement, sur ses intérêts. Et tout y passe pour les préserver. Cela est d’autant plus logique que dans la nature, rarement un dominant a hissé à sa stature un dominé pour l’affranchir de sa domination. D’ailleurs, où a-t-on vu un prédateur affranchir sa proie et la hisser à sa hauteur ? Le président du CAVIE Guy Gweth le dit autrement : « Aucun État ne peut vous aider à vous battre contre lui. » L’écrivain gallois Ken Follett a aussi sa formule : « Dans le monde où nous vivons, il n’y a pas de pitié. Les canards avalent les vers, les renards tuent les canards, les hommes abattent les renards et le diable poursuit les hommes. » Que les dirigeants africains se le tiennent pour dit !

UIl va donc falloir s’y résoudre définitivement : le développement des pays africains de la zone franc ne viendra pas de la France, du FMI, de la Banque mondiale, encore moins d’ailleurs. Ni maintenant ni demain. Il viendra, ou ne viendra pas, par le seul fait des Africains de cette zone. Tant mieux, bien sûr, si un soutien étranger peut y contribuer.

A propos de l’auteur

Cheickna Bounajim Cissé,

Economiste et essayiste, il est le Président de la Commission « Banques & Compétitivité » du CAVIE (Centre Africain de Veille et d’Intelligence Économique). Titulaire d’un MBA de l’Université de Paris Dauphine et de l’IAE de Paris, il est détenteur d’un Master professionnel Sciences Politiques et sociales – option Journalisme de l’Institut Français de Presse (Université Panthéon-Assas), possède une Maîtrise en gestion des entreprises de l’ENA de Bamako et est diplômé d’études supérieures en Banque (ITB – CNAM de Paris). Il est l’auteur de l’acronyme MANGANESE, désignant neuf pays africains émergents ou en voie de l’être. Contributeur pour plusieurs médias et auteur de plusieurs publications, dont « Les défis du Mali nouveau : 365 propositions pour l’émergence » (Amazon, 2013), « Construire l’émergence, un pacte pour l’avenir » (BoD, 2016), « FCFA – Face Cachée de la Finance Africaine » (BoD, 2019), il se définit comme un « émergentier », un activiste de l’émergence de l’Afrique.

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