SENEGAL :  SUR LES TRACES DE LAT DIOR

De Tivaouane à Tchilmakha, en passant par Mékhé, le Cayor veut chanter l’émergence, en dépit des difficultés d’une contrée sans grandes ressources, sans industries majeures, et vidée de ses jeunes par l’exode rural. Une visite de presse aura permis d’aller à la rencontre d’hommes de refus –« bagnkat-, prenant exemple sur Lat Dior Ngoné Latyr Diop, le résistant dont l’exemplarité du combat doit pousser chaque Sénégalais à comprendre que le sous-développement et la pauvreté ne sont pas une fatalité. A l’initiative des Mékhois, c’est une invite à partir du capital culturel, artistique et socio-économique propre, pour apporter une contribution appréciable aux efforts de développement déployés par les autorités centrales, au sein d’un pôle économique en gestation entre les communes du Cayor. Une expérience à démultiplier partout ailleurs dans le cadre de l’autonomie de gestion dictée par l’acte III de la décentralisation.

 

Le voyage s’est voulu initiatique. Les enseignements qu’on peut en tirer sont à la mesure du riche passé de ce Cayor dont la résistance a libéré le pays du joug colonial. Passé Tivaouane d’où la mosquée dédiée à Maodo Malick Sy pointe fièrement ses minarets au ciel, le visiteur sur les pistes de Mékhé est frappé par un ballet de lourds engins en train de creuser les sols meubles en cet hivernage encore quasiment sans pluies. En dépit de la soudure et des risques de disette dus aux semis tardifs, l’espoir renaît, comme au bout du projet d’adduction d’eau Keur Momar Sarr 3 que signale un alignement de grosses conduites noires. La modernité s’invite ainsi dans le paysage désolé peuplé d’épineux kadd et sump –acacia senegalensis et balanites-, entre les euphorbes –salaan– délimitant des champs encore désertés. Et Ngaay Mékhé surgit avec l’animation d’un bourg entretenu par ses artisans bottiers et selliers, comme Elhadj Moussa Karé, dont la renommée a traversé les frontières nationales. Pourtant, malgré tout le chemin parcouru sous l’impulsion du maire Magatte Wade, en collaboration avec l’UAME que préside Assane Kassé, que de paliers à franchir encore pour passer de la fabrication artisanale des chaussures à la micro-industrie du cuir qu’ils ambitionnent de faire prospérer en tablant sur de vieilles traditions locales encore vivaces ici. A l’image de la cordonnerie Cawan dirigée par Makhtar Guèye (héritier des Karé) produisant selles et chaussures qui n’ont rien à envier aux souks marocains. Ou des 200 ateliers réunis autour du président de l’Union des artisans de Mékhé et environs (UAME). Mais quand Assane Kassé informe d’une production pouvant atteindre 1600 unités par jour, tout en soulignant les goulots à lever en termes de formation et de financement, Maguette Wade vante un appui venu d’Italie qui leur permettra de bénéficier d’une fabrique moderne, et interpelle l’Etat quant à l’urgence d’une loi interdisant l’exportation des peaux et cuirs bruts. Sans oublier d’appeler les autorités concernées à saisir cette opportunité pour faire jouer à la zone un rôle accru dans ces 7 % du Pnb qu’apporte l’artisanat. Les femmes ne sont pas en reste dont les ouvrages textiles s’exposent aux échoppes jalonnant la route nationale. La vision étant de partir du savoir-faire hérité des activités traditionnelles, pour qu’à l’image du « soft power » chinois, le Sénégal puisse baliser sans heurts les voies d’un développement endogène et durable.

DEKHEULE, SUR LE CHEMIN DE L’HONNEUR

Au-delà de la piste latéritique menant jusqu’à Fatick par Baba Garage et Bambey et dont les populations ne cessent de réclamer le bitumage depuis l’indépendance, le macadam défoncé s’enfonce dans les sols « dior » appauvris vers Gateigne Kuré, Mérina Ndakhar, Niakhène, Thilmakha…Cette ancienne capitale a conservé un certain lustre décrépit, là où d’autres comme Mboul ou Nguiguiss ont été pratiquement effacées de la carte, faute de politique volontariste les inscrivant sur les circuits touristiques. C’est aussi ce que veut corriger l’initiative du conseil municipal, sous la coordination du guide Ousseynou Sakho et du responsable de la communication Ousseynou Diallo, s’appuyant sur le communicateur traditionnel Gora Lam. En compagnie des descendants de Ngoné Latyr que sont Bamba Mbakhane Diop et Saer fils de Masseck Diop, la caravane a d’abord visité Gateigne Kouré, le village des artisans, construit en dur et qui n’a rien à envier aux bourgs environnants. « tout ici est bâti sur le produit de l’artisanat », renseigne Diallo, après que Gora Lam avait levé un coin de voile sur la bataille de Ngol Ngol, le première grande victoire de Lat Dior sur le colon, comparable à celle de Pathé Badiane dans la Saloum ou à Adoua en Ethiopie. Le chef du village Saliou Thiam, devenu pratiquement non voyant fait remonter les traces de ce peuplement au Nord Sénégal, depuis Aéré Lao en pays toucouleur, jusqu’aux premiers établissements dans la zone remontant à 700 ans, selon ses souvenirs. « C’est en cet endroit, après au moins trois déplacements du village que les habitants de Gateigne Kuré ont commencé à parler wolof », renseigne-t-il. Ce qui a autorisé les communicateurs à battre en brèche le système des castes qui seraient plutôt de simples divisions du travail.

La visite qui a enregistré la présence d’organes comme le magazine allemand « Der Spiegel », mais aussi Walfadjri et la TFM, ainsi que des journalistes locaux (Kadduk Cajoor et le site Cayor Entertainment) a dû évité les pistes sableuses vers les anciennes capitales qu’ont été Mboul et Nguiguiss, aujourd’hui quasiment disparues. Pour faire cap sur Tchilmakha, grande capitale ayant survécu au Royaume du Cayor où régnèrent 32 Damels, tous du patronyme Fall, avant le dernier,– pourtant membre des mêmes familles par sa mère Ngoné Latyr-, le seul donc ayant inscrit le nom Diop dans l’histoire. Fin tacticien, selon Saer Diop, citant le rapport du Capitaine Vallois, Lat Dior a étonné les Français qui, dès après la défaite de Ngol Ngol ont demandé des canons à la métropole. « C’est ainsi qu’à la bataille de Dékheulé du 27 octobre 1886, ils furent moins d’une centaine avec des armes blanches et quelques mousquets confrontés à plusieurs milliers de soldats avec de l’artillerie lourde », explique Bamba Mbakhane Diop. Un vrai suicide, selon certains qui expliquent que le mercredi précédant la bataille, le résistant élevé par le président Senghor au rang de héros national, avait fait ses adieux au marabout Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké. Armé uniquement de son wird « salatu fatihi » renouvelé auprès de son compagnon d’école coranique le bien nommé Maba Diakhou Bâ, il aurait planté son   glaive à quelques encablures de Dékheulé avant de déclarer à ses compagnons : « quiconque craint la mort doit s’arrêter ici ». Pour Saer Diop, Lat Dior ne pouvait pas refuser d’aller « sur le chemin de l’honneur ». Le petit-fils d’expliquer que ce bout d’homme, plus petit de taille que d’autres rois comme Alboury du Djoloff ou Maba du Sine, été d’un courage sans commune mesure. Il marcha sur le champ de bataille enfourchant son cheval Malaw, tut en sachant qu’il n’allait pas en revenir. Ce qui fonde Ousseynou Sakho à dire que ce sont ces valeurs de « jom, fit, fayda…. », qu’il faut faire prévaloir, au moment même où l’on parle partout de pertes de repères. Ainsi que permet de le constater un arrêt au tombeau de Sakhéwar Fatma Thioub, l’arrière-arrière grand père de Lat Dior. Les ruines de la murette érigée par ses petits-enfants, l’état de désolation du lieu témoignent de la négligence coupable par les autorités qui se sont succédé sans donner à ce site de pèlerinage le statut qui doit être le sien.

A LA CONFLUENCE KHADRE, TIDJANE ET MOURIDE

Car c’est également auprès de ce saint homme que se sont ressourcés les familles de Cheikh Abdou Khadre Jeylany, de Maodo Malick Sy et de Cheikh Ahmadou Bamba, selon d sources qui préparent un « Festival international sur les traces de Lat-Dior ». Lesquelles attestent également que c’est non loin de là que Lat Dior et Maba Diakhou se sont retrouvés comme condisciples à l’école coranique. Tout autour de ce qui tient lieu de mausolée à feu Sakhéwar Fatma Thioub, s’étend un immense champ de bataille, avec des tombes de guerriers tuées au combat, dont certaines datant du siècle dernier ont été marquées d’une pierre par leurs descendants. Le devoir de mémoire s’oriente alors vers Dékheulé, ultime étape de la visite, là où le dernier Damel se coucha les armes à la main. La stèle érigée sous le président Abdou Diouf se dresse comme une balise pointant sur nos manquements, alors que le musée en construction juste à côté est jugé de très petite envergure pour la carrure de ce héros national qui terrorisa le colon et prouva qu’aux âmes vaillantes, il n’est rien d’impossible. Une manière d’interpeller le président Macky Sall qui en est l’initiateur sur les urgences de développement dont le Cayor est porteur.

D’où l’opportunité de boucler les reportages par les projets porteurs que sont la maison de l’outil et le centre d’exposition et de commercialisation des produits de l’artisanat (CECA) financés à hauteur de 300 millions de FCFA. .Avec la future fabrique moderne de chaussure qui est l’aboutissement de la coopération avec Bergamo, le maire n’attend plus que l’érection d’un institut supérieur des métiers du cuir pour pousser la capitale de l’artisanat vers la micro-industrie. D’autant que le ville est riche de ses options de développement durable qu’illustre bien le dernier site visité, l’usine solaire dont les ateliers fourniront sans doute les milliers d’emplois verts tant attendus depuis une certaine participation du Sénégal à la COP 21.

Fara SAMBE

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