TEXTILE CHINOIS ET PRODUCTION NATIONALE

L’annonce par voie de presse de l’implantation prochaine d’une unité textile chinoise au pôle de Diamniadio n’a pas été bien appréciée par les acteurs Sénégalais du secteur de l’artisanat. Au cœur de ce 1er vivier d’emplois en termes de nombre, tant pour l’apprentissage que comme débouchés des centres de formation, les couturiers, stylistes et tailleurs se sentent en effet menacés, et s’opposent à l’ouverture de cette entreprise prévue en juin 2018. Même si 90 % de sa production est destinée à l’exportation, des emplois massifs sont en jeu, des problèmes de santé publique et liés à la contrefaçon signalés       par les dirigeants des 300 000 membres de la fédération des créateurs et couturiers associés du Sénégal (CCAS).

 

COUTURIERS ET TAILLEURS S’OPPOSENT

Plus de 300 000 emplois menacés ; des milliers de ménages du secteur de l’artisanat en détresse. Telle est l’alerte lancée ce mercredi 18 avril par la fédération CCAS (couturiers et créateurs et tailleurs associés du Sénégal), à l’annonce de l’installation d’une entreprise chinoise du textile au pôle urbain de Diamniadio. Qui plus est, ils entrevoient un problème de santé publique, du fait de la mauvaise qualité avérée des produits existant sur le marché et qu’ils travaillent à leur corps défendant. Selon le secrétaire général de la fédération Cheikh Wade et le coordonnateur des régions Talla Mbow, portant la parole de « plus de 300 000 membres présents dans les 45 départements et 14 régions du Sénégal », une telle installation annoncée pour le mois de juin par le Président Macky Sall et relayée par la presse, est un frein à l’expansion de leurs activités et une grande menace pour la profession. Venus d’aussi loin que Tambacounda, Saint-Louis, Kaffrine et Ziguinchor, Louga, Gossas, entre autres, une cinquantaine de représentants des démembrements   ont fait face à la presse pour dire leur ferme opposition au projet. Bien qu’ayant ouï dire que le pays n’en attend pas moins de « 3000, voire 4000 emplois ». Car, selon les camarades de Diawrigne Alassane Ndaw, d’Amadou Diop Dafashion et de Tima Faye Dieng, ce sont des millions d’emplois qui seront perdus. Sans compter que ce secteur de l’artisanat est le débouché naturel des jeunes chercheurs d’emplois qui y trouvent la formation et une prise en charge de leurs besoins, y compris pour leur première installation. Y compris les sortants des centres de formation.

FORMATION, APPRENTISSAGE, EMPLOIS

« Si le gouvernement veut 5000 emplois, nous pouvons les créer tout de suite ». Cette annonce de Talla Mbow vaut son pesant d’or, surtout quand on sait qu’ils sont le débouché naturel de la formation technique et professionnelle. « Nous sommes le premier employeur des jeunes, puisque chaque tailleur a au moins cinq apprentis à qui il assure tout », renchérit le Secrétaire général de CCAS. Une fédération qui a connu des membres aussi prestigieux que Sadya Guèye qui a fédéré les associations   de l’intérieur du pays, ayant hérité de Diouma Dieng Diakhaté, Collé Ardo Sow, Mame Faguèye Ba, Oumou Sy et autres Laye Diarra, Gora Athie, Binta Salsao, etc. Pour « alerter l’opinion et l’Etat » sur les risques qui planent sur le secteur et s’opposer à la venue de l’investisseur annoncé. La CCAS pense que l’ambition déclinée pour la création d’emplois (3-4000) « risque de n’être qu’une chimère », avec en lieu et place, le risque de voir «des  millions de Sénégalais, pères et mères de famille, se retrouver dans la rue et grossir le nombre des chômeurs ». Et tout le monde est concerné selon eux, puisque chaque quartier a ses boutiques, ses tailleurs et stylistes. De plus, les produits chinois leur sont connus. Selon ces praticiens, ils présentent des désagréments dus aux produits chimiques perceptibles aux odeurs des fumées qui s’en dégagent lors du repassage. Une question sur laquelle ils interpellent les laboratoires compétents.

Par ailleurs, estimant que les mêmes pratiques des entreprises étrangères ont fini par tuer les cordonniers (chaussures et sacs en faux et simili cuir), les menuisiers (meubles en plastique) et d’autres artisans, les tailleurs et stylistes attirent l’attention sur la contrefaçon chinoise. « Ils pillent nos modèles sans sourciller, imitent nos garnitures et nos broderies de manière frauduleuse », disent-ils en chœur. Avant d’énumérer la perte de leur travail par de nombreux brodeurs victimes des « tafs » – broderies et garnitures autocollantes ; les imitations de boubous 2 pièces et de tissus déversés sur le marché à l’occasion des fêtes religieuses ; le piratage des modèles. Au moment même où, selon eux, de nombreux importateurs viennent s’approvisionner au marché des HLM vers les pays voisins de la sous-région.

SILENCE DES AUTORITES ET CHAMBRES DES METIERS

Autant de raisons qui font que les membres de la fédération CCAS s’opposent à cette implantation et appellent l’Etat à publier les termes de l’accord signé et s’engagent avec détermination à sécuriser et sauvegarder leur secteur. Alors que la même unité industrielle installée au Rwanda s’est vue refuser l’entrée de ses produits en Amérique du Nord. Ils s’étonnent qu’en dépit de l’audience qu’ils ont eue avec le Président Macky Sall, les ministères de la Formation professionnelle et de l’Artisanat (la tutelle) et le ministère du Commerce aient pu mener le dossier sans les recevoir pour les impliquer. A plus forte raison, leur exclusion du comité de suivi mis en place par ces instances. Ainsi que du silence de l’Union des chambres de métiers. A cet égard, ils mettent en garde contre certains porteurs de grosses valises qui squattent les couloirs en prétextant parler au nom des artisans, alors qu’ils ne représentent que leurs intérêts personnels.

 

 

-PSE : LA CCAS ENTRE AMBITIONS ET ATTENTES

1998-2018 : la maturité Sous la présidence de la styliste Sadya Guèye, la fédération CCAS revendique 300 000 membres et une présence sur l’ensemble du territoire national. Elle se félicite d’avoir compté dans ses rangs des noms prestigieux de la grappe textile dont la grande Diouma Dieng Diakhaté qui s’est retirée de la présidence en avril 2011. Outre la solidarité entre ses membres, le réseautage national et international, la formation aux métiers traditionnels et aux nouvelles compétences, la fédération CCAS brandit fièrement ses activités à l’ère du PSE. A commencer par un événement annuel inscrit dans l’agenda culturel : « Le show des créateurs, Tapis doré », à l’actif de Sadya. Et plus particulièrement, son implication lors du Sommet de la Francophonie, suite à une audience en 2013 avec le Président Sall. Laquelle a été concrétisée par le défilé de mode de toutes les régions lors des festivités culturelles du sommet de Dakar. L’implication de la présidente en 2016 pour une campagne de sensibilisation sur le PSE, la CMU et la mise en place d’une coopérative d’habitat. Sans compter le grand rassemblement au Grand théâtre de toutes les associations, il y a un an (le 30avril 2017), pour décliner devant les représentants du Président et du ministère de tutelle une évaluation du secteur. D’où leur étonnement de n’avoir pas été associé non seulement à la décision sur le projet chinois, mais aussi au comité de suivi mis en place par les services de Mamadou Talla. Un manquement à corriger.

 

Momath Ba, DG de l’APROSI:

« UNE INCOMPREHENSION »

Le Directeur général de l’Agence de promotion du site industriel de Diamniadio s’est voulu rassurant quant aux menaces sur l’emploi. S’exprimant depuis Kaolack, Momar Bâ explique que les mêmes unités existent en Ethiopie où elles ont permis de créer des milliers d’emplois dans la confection d’uniforme, de tenues de travail et de jeans destinés à l’exportation. « Le Président Macky Sall a vu la même chose à Kigali », dit-il. Ajoutant que ceux qui s’agitent n’ont pas bien compris l’objectif du projet. Au contraire, d’autres emplois y seront créés, selon lui.

 

Par Fara SAMBE

 

Ibrahima Macodou Fall, Président Directeur Général de la NSTS

 

« COMBATTRE LA FRAUDE, LA CONTREFAÇON ET LE DUMPING »

Les Chinois installent à Diamniadio une usine de confection. Comment l’avez vous accueillie à votre niveau ?

 

Il me semble important de rappeler que dans le cadre de la mise en œuvre du PSE, le Plan Sénégal Emergent, des mesures importantes ont été prises pour promouvoir l’investissement privé national et attirer les investissements directs étrangers (IDE) dans des secteurs stratégiques porteurs de croissance et d’emplois tels que le secteur de la confection industrielle. C’est dans ce cadre qu’il a été réalisé à Diamniadio le Parc industriel qui fait partie des infrastructures structurantes destinées à promouvoir les investissements industriels. L’arrivée des investisseurs chinois sur le site de Diamniadio s’inscrit dans ce contexte, et je pense que d’autres investisseurs vont suivre pour qu’on puisse réaliser dans notre pays une plateforme puissante dans le secteur de l’habillement surtout orienté vers l’exportation. Je me réjouis de l’arrivée de ces nouveaux investisseurs dans ce secteur porteur car notre pays dispose d’atouts réels pour développer l’industrie de la confection ; la position géographique, la proximité des marchés européen et américain, l’Agoa, etc. Aussi, notre pays, fort de sa tradition artisanale, se distingue par son savoir-faire en confection et dispose d’un réservoir de main-d’œuvre important. Avec le développement de nouveaux investissements dans le secteur de la confection industrielle, le Sénégal va marquer une présence significative dans les grands flux mondiaux d’approvisionnement textile.

 

UN PROBLEME D’INFORMATION ET DE COMMUNICATION 

 

Pourquoi donc les tailleurs manifestent-ils contre cette décision ?

 

Je pense qu’il y a un problème d’information et de communication. Les tailleurs redoutent une concurrence de la production de cette entreprise sur le territoire national, alors que le projet annoncé devrait avoir une vocation exportatrice. Il est prévu d’y développer des produits totalement différents de ceux réalisés par les tailleurs pour le marché intérieur. A ma connaissance, les problèmes que les tailleurs posent portent particulièrement sur l’importation des produits de contrefaçon, la fraude et le dumping sur les prix des vêtements qui inondent nos marchés. Ils insistent plus particulièrement sur leurs modèles et leurs broderies qui sont copiés et déversés sur nos marchés à des prix économiquement injustifiables. Nous menons depuis de longues années ce combat contre la fraude, la contrefaçon et le dumping sur les prix, il faut le poursuivre, mais il ne faudrait pas se tromper de combat. D’ailleurs, qu’il s’agisse du fancy, du wax qui étaient fabriqués par la Sotiba, le pagne tissé, la broderie, tous ces produits sont copiés et à la base de ce phénomène, on retrouve nos propres commerçants qui vont les faire fabriquer en chine, en Inde au Pakistan. C’est au niveau de notre cordon douanier qu’il faut agir comme l’ont fait les français avec le Lacoste fabriqué en France. Si vous débarquez à Roissy avec des polos Lacoste, on les saisit tout simplement. Les douaniers ne s’embarrassent même plus à vérifier si c’est le vrai ou le polo contrefait. Il faudrait chez nous des mesures drastiques pour lutter contre ce fléau qu’est la contrefaçon qui menace sérieusement la confection artisanale et le tissage artisanal. C’est pourquoi, l’artisanat de la confection et du tissage mérite d’être protégé et soutenu, car ces deux secteurs très créatifs constituent de gros employeurs dans notre pays. Les contrôles techniques et de qualité des produits textiles qui arrivent dans notre pays doivent être renforcés, car comme je l’ai toujours dit, les chinois ne dessineront jamais pour les africains, ils continueront à copier les dessins de nos tissus imprimés, nos broderies qui sont d’inspiration culturelle. Voyez par exemple pour le pagne fancy appelé lagos, le pagne sénégalais est différent du pagne nigérian, du pagne camerounais, du pagne ghanéen, etc. Il revient à l’Etat de veiller à mettre en place des dispositifs efficaces en rapport avec les acteurs pour lutter contre l’entrée dans notre pays de produits chinois, indiens ou pakistanais contrefaits et des produits réalisés avec des matières prohibées nuisibles pour la santé. A ce niveau, je peux comprendre que les tailleurs mènent un combat pour la protection de leur secteur et revendiquent une attention plus grande pour la prise en charge de leurs préoccupations. En discutant avec certains professionnels, j’ai senti aussi l’expression d’un sentiment de frustration chez eux, voyant la communication qui a été faite sur le projet chinois de Diamniadio qu’ils considèrent comme un projet concurrent. Je pense qu’ils revendiquent autant de considération eu égard à leur statut de gros employeurS dans notre économie. C’est la lecture que j’en fais.

 

PLUS LA FILIERE EST INTEGREE, PLUS ON EST COMPETITIF

 

Quel impact sur l’industrie textile sénégalaise ?

L’impact sur l’industrie textile de nouveaux investissements dans la confection industrielle ne peut être que positif car partout dans le monde, l’industrie de la confection tire l’industrie textile. Par exemple, le tissu écru (malikane) qui était fabriqué par la NSTS est utilisé pour les poches et les doublures. Ce tissu est aussi bien consommé par l’artisanat que par l’industrie de la confection. L’installation d’industries de la confection dans notre pays va entrainer le développement de nouveaux produits destinés à la confection car il faut savoir que plus la filière est intégrée, plus on est compétitif et les acheteurs se tournent davantage vers les pays qui disposent d’offres globales en réponse à leurs besoins de produits d’habillement. Les nouveaux industriels qui s’implantent vont importer la totalité de leurs besoins en tissus, accessoires et fournitures, mais si nous voulons rester performants dans ce secteur, forcément les activités en amont de la filière, c’est à dire, la filature, le tissage, l’ennoblissement devront se développer dans le même temps pour créer une chaine de valeur coton/textile/habillement forte, porteuse de valeur ajoutée et d’emplois.

 

Y a t-il des pistes de solutions pour faire face à la montée de la chine dans le textile, la maroquinerie ?

 

Vous savez, la Chine a ses objectifs économiques et met en œuvre ses politiques pour les réaliser. Le secteur textile est très important pour l’économie chinoise et l’Etat chinois ne lésine pas sur les moyens pour le sauvegarder. Par exemple, pour sécuriser l’approvisionnement de ses industries en coton, la Chine qui est l’un des plus grands producteurs de coton, importe du coton et l’Etat chinois a constitué un stock public de plus de 10 millions de tonnes de cette matière première industrielle. Certes, nous ne pouvons par faire comme la Chine pour promouvoir l’industrialisation textile dans nos pays, mais nous avons un potentiel, des atouts réels, il nous appartient de créer les conditions pour constituer une offre industrielle compétitive dans le but de prendre une part plus importante du marché mondial qui est ouvert à tous, par une amélioration continue du climat des affaires, un renforcement du dialogue Public-Privé et en agissant sur tous les facteurs de compétitivité de nos entreprises ; l’électricité, le financement des investissements, la formation, les coûts portuaires, etc. Aussi, nos pays peu industrialisés ont la formidable opportunité de disposer aujourd’hui des équipements dotés des derniers développements technologiques qui assurent une plus grande productivité et qui permettent de faire face à la concurrence chinoise ou autre, mais , il faut trouver les ressources financières adéquates pour le financement de ces importants investissements incontournables pour rester dans le cercle des pays fournisseurs de produits textiles. Il n’y a pas d’autres pistes de solution que d’investir, se positionner sur les segments de marchés où on peut être compétitif et se battre. Il ne faut pas avoir peur de la Chine. Le marché mondial du textile est immense, il faut certes prendre en compte la position dominante de la Chine sur certains segments de marchés, mais il nous faut nous adapter, travailler à rendre notre espace compétitif et aussi vaincre les résistances mentales qui bloquent le savoir-faire sénégalais, l’expertise et le formidable talent de nos créateurs, stylistes et tailleurs. C’est une bataille de tous les jours.

Propos recueillis par Fara Sambe

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