VILLE DE DAKAR : FEMME AUX COMMANDES

Elue à la tête de la Ville de Dakar, en remplacement de Khalifa Sall révoqué par décret, Soham Wardini devient mairesse à part entière. C’est pourquoi, la continuité que prônent ses proches en politique, comme d’autres voix profanes, devra être mitigée. Puisqu’elle aura appris et soupesé sa charge pour pouvoir y apporter sa touche personnelle, en plus de la rupture qu’une femme va toujours imprimer quand elle tient les rênes. Sans surprises peut-être, mais c’est parti pour 14 mois de style féminin…au moins.

Quand la nouvelle mairesse de Dakar a annoncé qu’elle va « continuer les œuvres de Khalifa Sall », beaucoup ont dû frémir. Pour des raisons dont la diversité n’a d’égale que la complexité des enjeux. Car, à 4 mois de la présidentielle 2019 et à 14 mois des prochaines élections locales, la gestion des affaires courantes prendra sans doute le dessus sur toutes autres considérations, notamment politiciennes. En cela, la continuité ( ?) qui a fait jubiler certains cassandres va être mitigée par une rupture au moins dans les relations de pouvoir. Pour le bien-être des Dakarois d’abord, mais aussi pour la stabilité de l’institution. Et la rupture ne devra pas être uniquement sémantique, puisque les ingrédients du bras de fer entre le ci-devant maire Khalifa Sall et le régime, ne doivent prévaloir sous son remplaçant, qui a tout vécu par ricochet en tant que 1ère adjointe et intérimaire. C’est pourquoi un parfum de sérénité a soufflé sur l’hôtel de Ville quand Soham Wardini a eu l’élégance de placer son mini-mandat sous le signe de l’assainissement de la capitale. C’est doublement parlant en effet.

 

Cheikh Guèye a pleuré. Bamba Fall a jubilé. Beaucoup ont parlé de revanche. Mais l’heure est au travail si on en croit la nouvelle mairesse. Première femme à la tête de la Mairie de Dakar, une rareté en Afrique, susurre-t-on, l’ancienne responsable de la culture aura appris des difficultés qu’a vécues son mentor. Non pas dans les arcanes de la justice -c’est une autre affaire-, mais même pour l’administration de cette institution locale dont plusieurs projets ont été bloqués pour cause de mésentente avec le niveau central. Si donc continuité il y aura, on comprend bien que Soham Wardini ne va pas remuer le couteau dans la plaie. Elle poursuivra les programmes en cours, tout en donnant une nouvelle orientation à l’action du maire de la capitale. En effet, pourquoi a-t-elle d’abord parlé de la saleté qui règne dans Dakar ? En précisant vouloir résoudre cette équation avec les Dakarois. On sent là une double mission : de lavage et de réconciliation. Car, il va d’abord falloir résorber de début de dissidence qui s’est fait jour dans la coalition « Takhawu Ndakarou », avec les candidats malheureux qu’elle a appelés à venir travailler à ses côtés. Ensuite, parce que le dossier de la caisse d’avance a laissé des « salissures » qu’il faudra évacuer.

LAVAGE AVANT PAVAGE

En optant pour la salubrité sans s’appesantir outre mesure sur le pavage qui avait ouvert les premières frictions, Soham Wardini remet quelques pendules à l’heure. Car, logiquement, l’assainissement et la salubrité précèdent le pavage. Même si cette dernière opération visible dans certaines artères contribue davantage à la propreté en offrant une meilleure visibilité et un impact positif sur les mentalités et les comportements. Surtout à l’heure où, à l’instar des Acteurs non étatiques (ANE) lors de leur rencontre sur le Pse, les organisations de la société civile ne cessent de tirer la sonnette sur l’état de saleté crasse de presque toutes les villes et particulièrement de la première vitrine du pays. Des opérations « Set setal », comme on en a vécues, permettront d’éloigner le spectre des projets de grand prestige restés inaboutis, comme l’embellissement de la place de l’Indépendance et le lancement d’obligations pour booster la capacité de financement du maire. Des dossiers qui avaient opposé Khalifa Sall au régime du président Macky Sall, complexifié les relations et aggravé l’absence de dialogue. On se rappelle la 1ère alternance sous Abdoulaye Wade dont le premier chantier fut contre les ordures, confié à Ama qui y parvint difficilement et à grands frais. Directeur général de cette boîte inspirée de l’expérience européenne de Veolia, Samba Sarr nous confiait que, pour rendre et maintenir Dakar propre, il faut deux passages par jour au Plateau et à la Médina. Les maires de ces deux nouvelles communes (des vases communicants) ont vu leurs relations se distendre, à cause des velléités dissidentes que la famille doit aujourd’hui régler. Le temps du pavage attendra sans doute les retrouvailles inter-Dakarois, la dépolitisation des chantiers de la ville pouvant ramener la sérénité, jusqu’à l’aboutissement des affaires judiciaires que la mésentente ne pourra que davantage complexifier.

CHANGEMENT DE STYLE

Outre le style féminin qui peut changer des positions guerrières, on se souviendra que Soham Wardini s’était peu à peu éloignée de la politique partisane. Membre de l’Alliance des forces de progrès (AFP) de Moustapha Niasse, elle s’était longuement absentée de ses instances, selon Zator Mbaye. Réagissant sur les ondes au lendemain de l’élection du 29 septembre à la Ville, le N°2 virtuel du parti de Moustapha Niasse n’a pas manqué de faire remarquer que l’appartenance à un parti, c’est aussi la présence parmi les camarades. Les effets collatéraux du référendum sont passés par là, puisque la mairesse avait défendu le « non », contre l’avis du camp de Niasse. Pour dire aussi que Soham est une forte personnalité relativement indépendante dans ses options. D’autant qu’elle s’était brusquement trouvé lestée de grandes responsabilités, depuis l’incarcération du maire Khalifa Sall, dont elle a assuré l’intérim de mars 2017 à ce 29 septembre 2018. Une telle charge dans une situation aussi tendue, cela peut bouleverser bien des agendas. Alors que son mentor assurait l’administration depuis sa cellule de Reubeuss, Soham Wardini manageait cinq délégations de signature. Elle s’en est sortie la tête haute, démontrant du coup ses compétences mais aussi, par la même occasion, l’impraticabilité des certains cumuls. Cette élégance dans le style, que lui reconnaissent ses anciens élèves, la professeure d’anglais en a encore fait preuve moralement aux côtés du leader socialiste, au point de mériter son soutien. Le maire Cheikh Guèye a aussi également témoigné de son esprit d’ouverture qui faciliterait le travail avec la Sénégalaise d’origine libanaise née à Kaolack. Autant de choses pouvant expliquer pourquoi les conseillers l’ont préférée aux deux maires pourtant membres du mouvement « Taxawou ndakarou » de Khalifa Sall. Banda Diop de la Patte d’Oie et Moussa Sy des Parcelles Assainies ont payé pour n’avoir par mesuré tous ces atouts. A preuve, le 1er avait revendiqué publiquement le soutien du maire révoqué, alors que le second avait appelé son mouvement à voter pour le PDS. Avec 64 voix contre respectivement 11 et 13 voix, la dame au sourire ravageur a démontré peser au moins cinq fois plus que chacun de ses challengers. Un score de plébiscite et une forte symbolique qui a été saluée par les journalistes, dont Mamadou Ibra Kâne l’ex-Dg de Gfm.

 

UNE FEMME SON PESANT D’HOMME  

On se souviendra qu’après avoir décidé de ne plus assister au jugement en appel de Khalifa Sall le 9 juillet 2018, pour avoir beaucoup « pleuré lors du premier procès en entendant les critiques proférées contre le maire », Soham Wardini était restée fidèle jusqu’au bout. Elle avait continué à gérer efficacement la mairie sur les instructions de son mentor. Ce dernier l’avait choisie comme adjointe chargée de la culture, après l’avoir rencontré en 2009 au sein de la coalition Benno Siggil Sénégal (opposition). A la veille du vote du 29 septembre, une militante proche de Khalifa Sall, Dada Mboup, conseillère municipale à Grand Yoff témoignait: « Soham est une travailleuse et elle a l’expérience pour occuper ce poste (…) Elle est compétente. » Mais là où d’aucuns jugent qu’elle pourra poursuivre les projets du ci-devant maire, d’aucuns sont plus mitigés qui pensent qu’elle devra jouer la carte de la modération au moment où se dessinent encore les véritables enjeux de février 2019.

Soham, est « Saloum Saloum » comme Moustapha Niasse dont elle n’a pas démissionné de l’Afp, qui ne l’a pas fait exclure non plus. Elle est restée fidèle, mais là s’arrête sans doute la continuité. Puisqu’elle est aujourd’hui maire à part entière, même pour 14 mois. Qui sait d’ailleurs  ce que l’avenir lui réserve ?

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